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Tout ce qui n’a pas encore été tenté contre Daech...

Décoder Par Eric Le Braz 15 juillet 2016

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Nice, 14 juillet 2016.

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Affronter le califat sur le terrain, l'ignorer dans les médias, changer notre rhétorique, oser montrer nos martyrs ou impliquer l'Europe : nous n'avons pas tout essayé.

L’effroi et le désarroi.  Ces deux sentiments nous submergent après l’attaque de Nice. L’effroi devant ce carnage aveugle qui vise des « croisés » mais massacre des enfants ; le désarroi après ce nouveau mode opératoire : que faire face à un putain de camion conduit par un fanatique ?

Nous sommes désemparés face à ce qui s’apparente à de la démence et impuissant devant les nouvelles armes de la terreur.  Il y a déjà des polémiques sur les mesures de sécurités insuffisantes prises à Nice… Il y aura de nouvelles mesures à prendre. Comme à chaque fois. Mais quand on aura interdit tous les rassemblements ou parqué les groupes de plus de 10 personnes derrière des check-point hérissés de béton de herses, qu’aurons-nous gagné ? La tranquillité au prix de notre liberté ?

Car aujourd’hui, il s’agit bien de gagner, sans perdre nos valeurs, ce combat sans fin, cette guerre asymétrique que nous livre Daesch. Et pour cela, tout n’a pas encore tout essayé.

1 Changer de rhétorique

La fluidité du prof de rhétorique pour décrypter le discours de Daech. 

En traitant les terroristes de fous ou en affirmant qu’ « expliquer (le djihadisme), c’est déjà l’excuser », nous confortons nos illusions sans nous confronter à sa force de persuasion. Il faut connaître son adversaire pour le combattre efficacement.  Cet ennemi enfreint nos références et esquive nos certitudes pour nous déstabiliser : «  Le choix fait d’une violence transgressive, extrême, est en soi un mode opératoire mis au service d’un objectif », expliquait dans Libération l’historienne du terrorisme Jenny Raflik.

Il est inutile de circonscrire le terroriste à sa supposée folie. Le chauffeur du camion blanc de Nice, peut bien avoir été dépressif ou violent avant de devenir un soldat du Califat, peu importe. Il a probablement trouvé dans le discours de Daech un sens à sa vie de merde. Comme tout fanatique, il est rationnel de son point de vue. Et surtout, il adhère à un idéal qui le transcende.

Qu’avons-nous à lui opposer ? Quel est notre idéal ? Boire un verre en terrasse ?  Exulter dans une fan zone ? Regarder un feu d’artifice ? Notre hédonisme consumériste ne fait pas le poids face à l’armature mentale d’un califat. 

Le professeur de rhétorique Philippe-Joseph Salazar a remarquablement décrit notre déficience idéologique dans un essai paru l’année dernière « Paroles armées » chez Lemieux éditeur. Il y démontre  clairement la supériorité sémantique du califat reposant sur une logique « en décalage » avec nos discours « raisonnables »  : « Cette  logique (…) nous apparaît donc comme perverse ou délirante ; mais il s’agit d’une logique qui possède, outre la profession de foi et sa force évocatoire poétique, une rigueur dialectique ».  Nous avons perdu cette puissance rhétorique depuis des lustres,  depuis l’appel du 18 juin, en fait nous dit Salazar. Daech parle plus haut que nous et propose un discours clair et séduisant pour des hommes jeunes, en quête d’idéal et de testostérone…

Pour répliquer à cet fantasme de mort, nous avons besoin d’une nouvelle utopie de vie. Nous devons aussi répondre à cette détermination implacable avec un calme  - ou même un flegme anglais comme pendant le blitz comme le souligne Pierre-Samuel Guedj. Hélas, les Britanniques pouvaient se reposer sur Churchill, et nous sommes loin d'avoir retrouvé un de Gaulle…

2 Faire (vraiment) la guerre

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Un nouveau mème fait son apparition sur Twitter....

Nous ne sommes pas en guerre. La vraie guerre, c’est Nice et le Bataclan chaque jour. Mais l’Etat islamique, lui, nous a déclaré la guerre. Daech nous impose un conflit de faible intensité mais de résonance maximale où il n’est même plus nécessaire d’envoyer des combattants. Il suffit d’inciter (par une rhétorique transcendante) des convaincus à se transformer en soldats martyrs.

Face à cette stratégie opportuniste, nous opposons une réplique inadaptée et contre productive. La première mesure prise par François Hollande après Nice, c’est de prolonger l’état d’urgence et de renforcer les bombardements. On vient de constater l’efficacité de l’état d’urgence...

Mais surtout à quoi servent ces bombardements ? Ils font, comme toujours, des victimes civiles au Levant et déclenchent par ricochet de nouvelles vocations pour Daech. Ils ne sont utiles qu’en appui de troupes terrestres mais celles-ci, sous équipées chez les Kurdes et désordonnées chez les Irakiens, grignotent le territoire du califat à une telle vitesse que Daech sera vaincu, au mieux, dans cinq ans.

Non, nous ne sommes pas en guerre : alors que toutes nos victimes sont des civils, nos militaires font des rondes en France au lieu d’attaquer les commanditaires des attentats. Les patrouilles n’empêchent pas les attaques. Un soldat n'est pas un policier. Le meilleur moyen de réduire la capacité de nuisance d’une organisation qui s’autoproclame Etat, c’est de négocier avec le Califat ou le supprimer. Or nous ne faisons ni l’un, ni l’autre. La première option semble exclue… la seconde n’est qu’un  vœu pieux si on ne s’en donne pas les moyens.

3 Intervenir au sol pour mener une « guerre de corsaires »

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Les forces spéciales françaises 

BFMTV

Dans une tribune publiée par le Monde le 2 juillet, le colonel Michel Goya (qui enseigne l’histoire militaire à Science Po Paris) livre une analyse édifiante de la stratégie française.  « Quiconque cherche à dresser le bilan de nos diverses actions est frappé par ce paradoxe : là où l’ennemi est le plus présent, c’est là où nous sommes les moins forts. Très clairement, nous évitons le contact. »

Pour Michel Goya, notre stratégie est calquée sur celle des Américains et leur culture du bombardement. Une stratégie qui a un cout : 180.000 euros l’ennemi tué… Or, « Nous n’avons pas les capacités aériennes ou financière d’une telle surenchère ».

En revanche pour ce colonel de l’Armée de terre, nous pourrions faire une « guerre de corsaires » en redéployant 3000 à 4000 hommes en Irak, au Kurdistan et en Jordanie.  Les Russes soutiennent Assad, épaulons les forces les plus aptes à à tenter une reconstruction démocratique après la chute du califat : les Kurdes et ce qui reste des Syriens libres. Il y aura certes des morts parmi les militaires français. Mais pour l’instant, c’est ainsi que l’on gagne des guerres. On ne les gagne pas en sacrifiant les civils : « Quand on décide de faire la guerre, il faut la faire sérieusement ou pas du tout », conclut le colonel.  

4 Mouiller l’Europe (en commençant par l’Allemagne)

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"Un koufar et son bourreau ne seront pas unis dans le feu"

Twitter

Si l’Europe existe encore, c’est maintenant qu’elle doit le montrer et Daech pourrait l’y aider. Certes, c’est la France qui est le pays le plus visé et nous sommes victimes de notre troisième attaque de masse en 18 mois. Mais nous ne sommes plus les seuls depuis les attentats de Bruxelles. Et les djihadistes viennent clairement de désigner leur prochaine cible comme le montre l’image ci-dessus qui était diffusée le soir du 14 juillet sur les réseaux sociaux et alors que Berlin est ouvertement visée depuis plusieurs mois par les prédicateurs du califat. Quatre jours après Nice, un jeune réfugié afghan attaque à la hache les passagers d'un train en Bavière en criant Allahu Akbar... attaque immédiatement revendiquée par Daech. Le 22 juillet, c'est un Germano-Iranien de 18 ans qui  tire et tue neuf personnes dans un centre commercial à Munich, mais ce tueur de masse avait d'autres inspirations que le califat.  Et le cauchemar continue avec une attentat suicide d'un demandeur d'asile dans un festival de musique, attaque revendiquée à nouveau par Daech le 24 juillet. 

Il reste que la France est toujours une cible mais l'Allemagne est désormais clairement dans le viseur. Peu importe que Berlin  ne soit pas un pilier de la coalition anti Daech et que son modèle sociétal soit aux antipodes  de la laïcité à la française, le Califat est très ouvert et accepte toutes les cibles. 

Peu importe également que  les terroristes soient demandeurs d'asile ou "intégrés", qu'ils aient 17 ans ou 30 ans, qu'ils vivent chez leurs parents ou en famille d'accueil, qu'il soient faibles d'esprit, suicidaires ou lavés du cerveau. La question n'est plus de savoir si ce sont des mineurs immatures, des malades mentaux ou des djihadistes  diplômés qui passent à l'acte. L'Etat islamique est vraiment très open et accepte toutes les bonnes volontés. Chez les nazis aussi, les psychopathes côtoyaient  les fonctionnaires zélés. 

5 Montrer les images

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"Cette photo m'a sauvé la vie" a dit la femme en jaune....

L’un des ressorts de l’engagement djihadiste, ce sont les photos d’enfants ensanglantés victimes d’Israël ou des bombardements occidentaux. La martyrologie et la victimisation sont devenus l’apanage d’un seul camp. Pourtant les occidentaux ne craignent pas de montrer des photos de victimes et de cadavres… à condition qu’ils soient pauvres et qu’ils vivent sur d’autres continents. La photo du petit Aylan a fait le tour du monde et ému la terre entière. Mais on ne verra aucune photo d’un petit niçois.

Pourquoi ? Car il faut « préserver les familles ». Mais qui préserve-t-on en cachant les victimes, si ce n’est les bourreaux ? Les réseaux sociaux se sont offusqués de la diffusion de Nidhi Chaphekar, une jeune femme ensanglantée après les attentats de Bruxelles. Mais cette même femme a soutenu la photographe : « Des gens à travers le monde m’ont encouragé durant les moments difficiles, a-t-elle dit. En fait, cette photo m’a sauvé la vie ». Daech peut toujours déployer sa logorrhée héroïque en occultant les victimes collatérales si celles-ci sont invisibles. Il faut cesser de se voiler la face, sans forcément imposer des images difficilement soutenables. Mais n’ayez pas peur de la réalité et regardez, ce qu’ils ont fait à Nice : c’est là chez Wikileaks.

6 Ne pas nommer les terroristes

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Son nom est personne

A l’heure où j’écris ces lignes, le franco-tunisien qui a foncé sur la foule de la Promenade des Anglais n’a toujours pas de visage, ni d’identité. C’est très bien comme ça, même si hélas, ça ne durera pas. 

A l'heure où je relis ces lignes, on connait son nom. Je ne le nommerai pas. Nommer le tueur, c’est lui reconnaître ce statut de star qu’il réclame. Voir son visage jusqu’à la nausée comme on nous imposa celui d’Abaoud ou d'Abdeslam pendant des mois, c’est aussi se soumettre au culte des héros que Daech distille. Et c'est offrir à des pauvres types la gloire la "jouissance d'une postérité mondiale" comme l'explique Fethi Benslama, psychanalyste qui vient de publier aux éditions du Seuil Un furieux désir de sacrifice : le surmusulman. "La dimension mégalomaniaque de ces mélancolico-paranoïaques qui se suicident est essentielle, précise Benslama dans une interview à Le un : leurs actes sont commis avec l’intention d’asseoir à jamais leur réputation". 

Et ça marche. Alors que nous les détestons, ils deviennent, depuis Merah des 'icônes des desperados au petit pied, … Leur dénier un nom, c’est rabaisser leur performance.  Mais il faut aller encore plus loin... 

7 Et ignorer leurs œuvres

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Mais montrer de vraies oeuvres 

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Une évidence d’abord : les coups que portent Daech sont anecdotiques au regard de l’histoire. D’accord, ce type de discours est toujours inaudible après un attentat, mais il faudrait pourtant le marteler plutôt que supporter les babillages d’experts qui défilent sur les ondes. « Le terrorisme est un petit joueur » rappelle l’un des plus grands penseurs de notre temps, l’historien Yuval Noah Harari, auteur de “Sapiens”.  Daech fait relativement peu de victimes et ne détruit pas nos infrastructures. Et Harari de préciser dans cet article publié par l'Obs  : «  En 2002, en plein cœur de la campagne de terreur palestinienne contre Israël, alors que des bus et des restaurants étaient frappés tous les deux ou trois jours, le bilan annuel a été de 451 morts dans le camp israélien. La même année, 542 Israéliens ont été tués dans des accidents de voiture ». On ne peut pas comparer des accidents et des attentats ? Comparons cette « guerre » à une guerre alors : « A n’importe quelle obscure bataille de l’une ou l’autre guerre mondiale, comme la 3e bataille de l’Aisne (250.000 victimes) ou la 10e bataille de l’Isonzo (225.000 victimes). » C’est cela la réalité. Daech a fait moins de victimes en Europe en 18 mois que la première heure de la bataille de la Somme.

Mais nous oublions ces évidences, emportés par la doxa hystérique de médias qui radotent les messages de peur et entretiennent la terreur. 

Le véritable danger sera lorsque les terroristes maitriseront des bombinettes nucléaires ou de véritables armes bactériologiques. Si ce scénario advient un jour estime ironiquement Yuval Noah Harari, « leurs victimes songeront au monde occidental d’aujourd’hui avec une nostalgie teintée d’incrédulité: comment des gens qui jouissaient d’une telle sécurité ont-ils pu se sentir aussi menacés ? ».

En attendant, n’ayons pas peur, mais restons lucides. Car le meilleur moyen d’éviter qu’un tel scénario se produise, c’est de tuer dans l’œuf le monstre qui pourrait les commettre. Et d’intervenir sur place, plutôt que subir ici.

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