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7 expressions de vieux qui s’échinent à faire « djeun’s »

S'étonner Par Hervé Resse 04 octobre 2016

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Jean Rochefort, la jeunesse n'a pas d'âge

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Parler n’est pas qu’une question de choix de mots ! Mais quand même ! Sitôt qu’on veut faire celui qui est « à jour », question « expressions à la mode » dans l’air du temps, au top, on risque fort de se révéler un ringard achevé… A moins qu’on soit déjà avant-gardiste ? Allez savoir, tout passe tellement vite…

Il en va des expressions d’argot « de jeunes », ce qu’on appelait il y a cent ans, la jacquetance, ou l’argomuche, comme des vainqueurs du Tour de France, des chansons de nos adolescences, et de nos pannes des sens. Tout ça file à une vitesse ! Du temps de mon enfance, nos pères désignaient « leurs » vieux du très affectueux sobriquet de « croulants », qui nous semblait, à nous, parfaitement obsolète (même si on ignorait tout de ce mot). De toute façon, pour nous, étaient déjà vieux tous ceux qui avaient passé la quarantaine, en gros.

Le parler jeune de mes jeunes années était assez simple. On avait le choix entre deux versions : loubard ou baba cool. Quand on n’était pas d’accord, on résumait d’un « c’est débile », et la cause était entendue. Quand la vie allait bien, on disait « cool, mec ». Coluche résumait bien ce « conflit des générations » : « les jeunes, je vous comprends pas : quand on n’est pas cool, on est speed, et si on n’est pas freaks, vous flippez ».

Quoi qu’il en soit, voilà 7 expressions qui nous semblent impossibles à utiliser, dès lors qu'on a passé, disons... 25 ans, dernière limite. Sinon vous passez illico pour un Ieuv, un gros naze, un has-been, ou que sais-je… Un Croulant ? Comme vous voudrez ! (1)

1 Djeun’s

Comment kiffer sa meuf quand on est djeun' et beau

Notre drame provient d’un fait sociologique qui a bouleversé la donne. Les enfants de 68 n’ont souvent jamais voulu grandir vraiment. (Et ceux qui y ont cédé sont devenus pires que leurs aînés.  Les exemples sont légion)… Mais pour ceux qui n’ont pas, comme l’écrivait un jeune Pete Townshend aujourd’hui virevoltant septuagénaire, « espéré mourir avant d’être vieux », un piège est toujours tendu. Vouloir parler comme les jeunes, pardon, comme les « djeun’s », mais avec des expressions qu’hélas plus aucun jeune n’emploie depuis des lustres.

Vous vous rappelez votre père, vous demandant « ça va les jeunes, c’est cool ? y a une « surpat’ », samedi ? » . Désolation… Ce jour-là, la fonction métalinguistique (voir explication plus bas, en 7+) n’était plus maitrisée par Le Vieux (le Dabe, Le Daron, voir plus loin). Du coup, elle n’avait plus rien de « phatique » (idem: 7+). Elle était juste pathétique. Rien de pire que les vieux qui veulent faire djeun’s. In… Chébran… Connecté… Enfin… Vous me comprenez.

2 Je te kiffe

C'est qui qui kiffe Grand Corps Malade?

Tant pis pour Juliette, tant pis pour Roméo, et pas seulement « tant pis pour la météo ». En réalité, Je te kiffe ne m’apparait charmant que si ce sont deux quinquas qui se l’avouent. Car on postulera qu’ils ne sont alors dupes ni l’un, ni l’autre. Ils se soutiennent moralement, face à cette insidieuse et sourde nostalgie qui n’est pas encore un profond désespoir, mais ça ne saurait tarder. Désespoir de n’être plus d'jeun, et d’avancer lentement mais sûrement vers la porte de sortie. Je te kiffe fonctionne alors pour eux comme un talisman. Il y a là un « faire semblant » qui sauve provisoirement ceux qui l’emploient des dures lois de la cruelle réalité.

Dans toute autre situation, « kiffe » est tellement répandu qu’il finira par entrer au dictionnaire, si ce n’est déjà fait. Et toute expression qui se vouait à la marge, meurt du jour où elle entre au Larousse. N’en déplaise à Grand Corps Malade.

3 Ca l'fait! (Grave...)

Dans ses starting-blocks, le Doc, à donf, en route vers un nouveau triomphe

Disponible également en version « A donf’ ! »

« Est-ce que cela fait ? Oué Oué Oué! faut qu’ça l’fasse », rappaient Passi et Doc Gynéco. C’était un super flow pas du tout superflu. Mais c’était circa 1995… Et ces jeunots ex Numéros Uno frisent désormais la quarantaine. Va savoir si ces ex Ministère A.M.E.R. n’iront pas se mouiller grave, et voter Bruno Lemaire? En 2012, le Doc Gynéco s’était bien mouillé pour Sarko ! Mais ça l’avait pas fait, pour le coup… même si c’était bien grave. 

Je me demande si ce gimmick tourne encore dans les réunions de marketing.

-          Chef de produit 1 : Tu penses quoi de la couleur de l’affiche ? Ce rose flashy, ça pète non, Ginette ?

-          Chef de produit 2 : « Oué ça l’fait grave » !

Penser qu’on leur paye des études ! Et que leurs parents causent pareil !

4 Il m'a pas calculé

Evariste, calculateur intégral

Il ou Elle. 

Votre serviteur a bien dû mettre dix ans à comprendre le sens de cette formule. Il m’calcule pas:  il fait semblant de pas me voir, comme si j’existais pas. La première fois que j’ai tenté de la placer, j’ai ressenti un tel moment de solitude, cru que tout le monde me calculait, précisément. Et le résultat de l’équation était grave en dessous de zéro. La teu-hon sur ma reu-mé, en somme. 

Ceci dit, j’ai entendu le sémillant Michel Platini, 61 ans au compteur, l’employer récemment devant une caméra. Et ça n’a fait rire personne.

5 Trop, c'est TROP!

T'as le ticket chic, t'as le ticket vieux chnoque

C’est pas « mignon », c’est « trop mignon ». C’est pas exagéré, c’est « trop exagéré » ce qui est une redondance épouvantable. Et même, allons plus loin : « c’est trop abusé », ce qui ne veut plus rien dire, bien que se comprenant parfaitement. 

On conçoit que des gamines pré pubères calinant leur Barbie y sacrifient. Trop minou, Trop chou... Trop joujou hibou caillou et pou. Voire que des ados rescapés de sections d’enseignements pour analphabètes à manger du foin, se laisser aller à ces « très » devenus « trop ». Trop d’la balle ! Trop ouf ! Trop Bonnelameuf ! 

Mais quand ce sont des adultes, tous abonnés au gaz, demandeurs chez Paul Emploi, électeurs et trices à la prochaine présidentielle, me semble qu’il y a de quoi s’escagasser un poil. Voire même à donf".

Hélas, honteux et confus, évoquer ce "trop" me rappelle qu’il y a 40 années déjà, les chevelus Téléphone, entre rock et pounque, se risquaient à ces rimes plus riches qu’un paquet de Panzani : « métro, c’est trop », répété ad. Lib. Ou « quel entrain, en train ! » qui n’avait pas grand-chose à envier, côté textes,  à l'inoubliable danse des canards aux meilleurs succès de Patrick Sébastien qui comme Doc Gynéco donne aussi parfois dans le Oué Oué Oué. 

Oecuménique t'A.M.E.R., en somme. (Ou en seum', voir plus bas...)

Putaing, je l’aime bieng, moi, Patrick Sébastieng. Je le trouve trop rigolo. « Trop », oui, effectivement…              

6 Il a l'seum!

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S'ils ont le Seum' dans la Somme, ils ont la Haine dans l'Aisne?

Comme la Presse obéit à l’implacable loi des « marronniers » (pour faire court: « enquête sur le mal de dos des francs-maçons du fait de la baisse du salaire des cadres dans une France vendue au Qatar ») il y a dans le monde de l’édition, le bon plan du « dictionnaire pour comprendre le parler des jeunes», qui ressort tous les cinq ans, vendu à ceux qui sont passés sans rire, non pas du col Mao au Rotary, mais du statut d’ado énervant à celui d’adulte énervé, par l’implacable évolution du parler jeunesse. 

Ceux-là, nous dirons qu’ils ont le seum ! La rage ! Et une fois qu’ils ont acheté le bouquin, il faut bien le rentabiliser. Alors ils se refont un vocab’ au petit poil, un truc de ouf ! Et ils te placent du seum aussi aisément qu’Anelka une ânerie.

7 Mon Daron

Tout passe, tout casse, tout lasse... Sauf Tonton Georges

On me glisse dans l’oreillette que les jeunes parlent de leurs parents en disant « les darons ». Le mot s’employait déjà voilà cent piges, il était sorti des usages, le voilà qui revient. Le verlan, qui fit la gloire d'un jeune Renaud (Laisse Béton, il y a juste 40 ans), était de même pratiqué bien avant, dans mon quartier : les meufs, les keufs, les reubeus (d’où viendrait le « beur », aujourd’hui universel) tout cela était notre sabir quotidien. Or ce verlan existait déjà dans les années 20. Tout comme le javanais, ou le largonji, parfois dénommé « louchebem », puisque c’était l’argot des bouchers des Halles. Comment? Le largonji consistait à faire commencer chaque mot par un « l » et à renvoyer la premier lettre à la fin, avec une touche finale: Boucher ? Louchebem ? Marteau ? Larteaumic. Fin de parenthèse argot sémiologique.

Résumons : si tout passe, tout finit par revenir. Du coup, Daron est-il « in » ou « out » ? On ne sait plus, il s’offre une énième jeunesse. Allez savoir si « surpat », ou « surboum », avant « boum », ne vont pas revenir à la mode, pour remplacer « teuf », « rave » ou « soirée ». A chaque époque, sa première surprise-party.

Voilà comment ça se passe, sur le Boulevard du Temps qui passe. Brassens après bien d’autres, avait chanté cette éternelle guerre des Anciens et des Modernes. Sur son boulevard se retrouvaient de jeunes gens pressés de mettre au rancard les vieux ringards. Mais à peine avaient-ils fini le boulot que leurs tempes étaient grises ; et d’autres jeunots, des djeun’s, déjà leur faisaient la peau. Les autres avaient le seum’, je crois que c’est clair.

Mais, je dis ça je dis rien, après tout parlez comme vous voulez (1) : on s’en bat les bollocks!

(1)    Voire même : « comme vous voulvoul ».

8 7 +Bonus Spécial !

Soyons sérieux un peu. Le linguiste Jakobson a défini six fonctions du langage.

•             fonction expressive : exprime les ressentis ou sentiments du locuteur, celui qui parle.

•             fonction conative : fonction relative au récepteur Le fait de s’adresser à lui.

•             fonction phatique : mise en place et maintien de la communication. Allo ? Tu m’écoutes ?

•             fonction métalinguistique : le code lui-même devient objet du message. Hein, quoi ? Moi un « boloss » ? La fonction métalinguistique est, globalement, le sujet de cet article…

•             fonction référentielle : le message renvoie au monde extérieur, au contexte, ou au cadre du contexte. C’est l’information brute. Exemple : « Le CAC 40 progresse de 1,3%... Le chômage aussi ».

•             fonction poétique : la forme même du texte devient l'essentiel du message. L’exemple ultime est le fameux  et mystérieux « Abolis bibelot d’inanité sonore », de Mallarmé.

Quand un vieux interpelle un jeune avec une expression qu’il suppose être « de son âge », il veut à la fois lui parler (fonction conative) ; maintenir un « bon » contact (fonction phatique), en lui montrant qu’il n’est pas étranger à son monde (fonction métalinguistique). Éventuellement, s’il utilise le mot dans un contexte inattendu, la fonction référentielle (le message lui-même) prendra aussi une dimension « poétique ». 

L’exemple parfait, exceptionnel, génial, se trouve sur YouTube. L’indispensable Jean Rochefort s’y lance dans un « Madame Bovary expliqué aux Boloss » qui résume tout cela mieux qu’une conférence de linguiste au Collège de France. Un must ! Quant à sa version du « Petit Prince» on la kiffe grave, un truc de ouf’ ! Wesh, il est trop, le Daron !

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