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Des otages d’Arlit à l’assassinat de Ghislaine Dupont et Claude Verlon: une nouvelle affaire d’Etat ?

Décoder Par Eric Le Braz 26 janvier 2017

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La journaliste Ghislaine Dupont en 1989

Les amis de Guhislaine Dupont et Claude Verlon
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Les révélations d’Envoyé spécial sur l’affaire des otages d’Areva au Niger et l’exécution de deux journalistes de RFI au Mali sont explosives. 

« On a tout fait pour nous empêcher d’enquêter sur cette histoire ». A l’issue de la projection d’"Otages d'Etat"  le reportage majeur du prochain Envoyé Spécial que 7x7 a pu visionner, Elise Lucet ne mâche pas ses mots. Menaces et intimidations envers les témoins et les journalistes, refus de parler des autorités, obstruction dans la réalisation du reportage au Mali… de nombreuses personnes, institutions ou officines n’ont pas intérêt à ce que vous regardiez ce jeudi 26 janvier le reportage qu’Envoyé Spécial consacre à l’affaire des otages d’Areva et à l’assassinat de Ghislaine Dupont et Claude Verlon le 2 novembre 2013. 

Il faut dire que cette enquête est une véritable bombe. Des documents édifiants y sont produits et les témoignages sont accablants pour ce qu’il faut bien appeler une affaire d’Etat dans laquelle deux présidents de la République, des hauts fonctionnaires et surtout les services secrets sont parties prenantes. Pendant un plus d’un an, deux journalistes, Michel Despratx, Geoffrey Livolsi ont enquêté sur cette histoire invraisemblable et démêlé l’écheveau d’une affaire qui a couté cher au pays (en rançons) et probablement la vie à deux journalistes…

L’histoire est complexe mais sa narration est limpide et on peut retenir de ce gigantesque cafouillage d’Etat au moins sept faits saillants…

1 Guéant double Areva

Le teaser d'Envoyé Spécial.

Tout commence à Arlit, une ville minière du Nord du Niger où l’on extrait l’uranium pour nos centrales nucléaires. La nuit du 15 au 16 septembre 2010, un commando d’Aqmi enlève sept salariés d’Areva et de Sogea-Satom (une filiale du groupe Vinci). L’opération a été organisée par Abdelhamid Abou Zeid, un émir d’Aqmi qui s’est spécialisé dans les enlèvements lucratifs d’otages. 

Jean-Cyril Spinetta, président du conseil de surveillance d’Areva, envoie alors Guy Delbrel, son conseiller pour les affaires africaines afin de négocier. Celui-ci rencontre ATT (Amadou Toumani Touré), le président malien de l’époque et traditionnel libérateurs d’otages dans la région. Puis il se fait vite doubler par un autre négociateur mandaté par Claude Guéant (alors secrétaire général de l’Elysée) : Jean-Marc Gadoullet, un ancien du service action de la DGSE reconverti dans le privé.

Ce barbouze un peu casse cou va négocier directement avec Abou Zeid. Son témoignage des négos dans l’émission est assez savoureux : l’émissaire est courageux, il va au contact et finit par obtenir la libération de trois otages… pour un montant qu’il refuse de révéler.

Les équipes d’Envoyé Spécial retrouvent cependant une note blanche du ministère des affaires étrangères qui indiquent un montant minimum de 10 à 13 millions. Une somme énorme qui « casse » le marché. ATT est furieux : « Un otage, c’est deux millions maximum », explique un témoin. Et la libération a lieu au Niger ce qui prive le président du Mali d’un bénéfice politique.

Surtout le montant versé ne serait pas allé en intégralité dans les mains d’Aqmi indique un témoin. Mais alors qui s’est servi ? Gadoullet ? Guéant ? Un autre intermédiaire ? Impossible de savoir.

2 La libération ratée de Marc Féret

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Pierre Legrand, Thierry Dol, Marc Féret et Daniel Larribe : les otages d'Arlit tenus pendant trois ans. 

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De nombreuses péripéties suivent cette libération : des prisonniers tentent de s’échapper, Gadoullet se fait tirer dessus et l’un des otages, Mac Féret se convertit à l’Islam « pour comprendre les règles du jeu ».

Pendant ce temps en France, on en est pleine campagne présidentielle et pendant que Nicolas Sarkozy enchaine les meeting organisés par Bygmalion, son chef d’Etat major particulier, le général Puga prend la main sur le dossier. Il sait que Gadoullet est prêt à faire libérer un otage… mais Puga refuse de donner son feu vert car une libération pourrait influencer l’élection : on reprocherait à Sarkozy de se servir des otages en pleine campagne.

Gadoullet propose alors de repousser la libération après le deuxième tour. Mais Puga refuse à nouveau la  transaction alors que Marc ferret allait être libéré. L’ancien otage raconte que ses ravisseurs lui avait même offert une boite d’ananas pour fêter l’événement…

Cet incompréhensible refus du général va condamner les otages à 18 mois supplémentaires de captivité. 

3 La guerre des services

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Pierre-Antoine Lorenzi, "le plan B"

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François Hollande au pouvoir, l’opération Serval est déclenchée contre Aqmi et « La France ne négocie plus ». C’est ce que le Président déclare lui même aux familles abasourdies. En fait, on négocie sans le dire. Et c’est Cédric Lewandowski, le directeur de cabinet du ministre de la Défense Jean-Yves Le Drian qui active un plan B et donc une deuxième équipe.

Dirigé par Pierre-Antoine Lorenzi, patron de la société de sécurité Amarante, une filière nigérienne basée sur le négociateur touareg Akotey va donc concurrencer la filière malienne de Gadoulet. Une aubaine pour les preneurs d’otages qui vont faire monter les enchères jusqu’à 90 millions d’euros !  

A Paris, la DGSE  (équipe Gadoullet) et le ministère de la Défense (équipe Lorenzi) se livrent une véritable guerre. Et comme d’hab’, François Hollande ne tranche pas. Bernard Bajolet, le patron de la DGSE, qui refuse qu’on passe par des officines privés se rend lui même au Niger pour négocier en direct.

Mais finalement Hollande tranche pour Le Drian. Et Lorenzi obtient un accord dans la foulée Sauf que Bernard Bajolet aurait bloqué l’accord et la DGSE refuse de verser l’argent.

On se pince, hein ?

C’est pas fini.

4 Où sont passés les millions ?

La libération des otages d'Arlit a été mise en scène comme toujours à l'aéroport militaire de Villacoublay. Mais ceux-ci refuseront de s'exprimer après le discours de François Hollande... 

Finalement les quatre derniers otages sont libérés le 20 octobre par l’équipe Lorenzi pour une rançon faramineuse (probablement 30 millions d’euros). Mais Pierre-Antoine Lorenzi affirme que tout n’a pas été payé. Bernard Bajolet le patron de la la DGSE  aurait selon lui refusé de verser une rallonge de 3 millions d’euros pour payer les frais des intermédiaires (chauffeurs, garde du corps ou même djihadistes). Ce qui va rendre furieux ceux qui s’estiment lésés par la France.

5 L’assassinat de Ghislaine Dupont et Claude Verlon

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Claude Verlon, l'ingénieur du son de RFI. 

Quatre jours après la libération des otages, le 2 novembre 2013, Ghislaine Dupont et Claude Verlon, deux envoyés spéciaux de RFI en reportage à Kidal au Nord-Mali sont enlevés. Le pick up de leurs ravisseurs tombe en panne  à une douzaine de kilomètres de la ville et les deux journalistes sont immédiatement exécutés.

On imagine alors que leur mort a été décidé en représailles de l’intervention de la France au Mali et pendant de nombres années, personne n’a officiellement fait le lien entre l’enlèvement d’Arlit et celui de Kidal.

Ghislaine couvrait en effet les élections législatives au Mali. En fait, le reportage d’Envoyé spécial montre qu’elle enquêtait officieusement sur les conditions de la libération des otages.

Selon des informations recueillies par 7x7, elle était notamment en contact depuis plusieurs semaines avec Akotey, le négociateur nigérien de Lorenzi.

Mais Ghislaine et Claude ont aussi croisé des djihadistes  qui gardaient les quatre otages libérés lors de leur séjour à Kidal. Et ce sont probablement eux qui ont enlevé et tué les envoyés spéciaux de RFI.

Le lendemain, le touareg djihadiste Abdelkrim revendique l’exécution en précisant que c’était « la facture minimum » que la France devait payer. Un étrange langage plus proche du vocabulaire des fournisseurs impayés que de la rhétorique classique des djihadistes…

Dans un communiqué récent, l’association des amis de Ghislaine Dupont et Claude Verlon soulignait que Jean-Yves Le Drian leur avait déclaré que les deux journalistes avaient été « trahis ». Sans préciser par qui. 

6 « Un silence d’Etat »

Cette url n'existe pas : http://www.dailymotion.com/video/x58dcn2_mali-les-proches-de-ghislaine-dupont-et-claude-verlon-reclament-toujours-l-avancee-de-l-enquete_news

Le 12 janvier 2017, les amis de Ghislaine Dupont et Claude Verlon manifestaient devant le Palais de justice de Paris pour réclamer une avancée de l'enquête. Reportage France 24.

L’équipe d’Envoyé Spécial a eu énormément de mal à enquêter sur l’assassinat de Kidal. Confronté à un silence total  des autorités et à des menaces sur les témoins et les journalistes, ils ont cependant pu dénicher de précieuses informations mais pas auprès des sources officielles.  

Certes, le ministère de la Défense a bien déclassifié une partie des documents mais, comme l’explique Pierre-Yves Schneider, le porte parole de l’association des amis de Ghislaine Dupont et Claude Verlon : « Ces documents sont caviardés et il reste des dizaines de pages blanches censurées. L’armée cache clairement quelque chose et nous dénonçons ce silence d’Etat ».

Mais le silence n’est pas absolu car comme le dit clairement et face caméra Alain Juillet, un ancien haut gradé de la DGSE : « Dans le désert tout se sait ». Et il y a des possibilités que l’argent ait été détourné, ce qui expliquerait la fureur du djihadiste Abdelkrim contre la France.

Ghislaine et Claude auraient-ils payés de leur vie ce détournement ?

C’est probable à moins que d’autres explications soient en jeu. Un élément extrêmement troublant est révélé par l’enquête. L’équipe d’Envoyé Spécial a récupéré l’ordinateur personnel de Ghislaine Dupont et l’a fait examiner par un hacker. Or celui-ci découvre qu’une infiltration a eu lieu un mois avant le départ de Ghislaine au Mali. Et le 2 novembre 2013, une demi-heure avant l’enlèvement de Ghislaine et Claude, quelqu’un s’introduit à nouveau sur l’ordi, modifie  les mots de passe et efface les mails…

7 Tant de question en suspens...

"Cet assassinat de Ghislaine est-il le résultat d'une bavure ?" L'interrogation de Christophe Deltombe, avocat et membre de "l'association des amis de Ghislaine Dupont et Claude Vernon" interrogé par Télérama. 

Qui a pu hacker l’ordinateur de Ghislaine ? Aurait-elle pu elle même changer ses mots de passe depuis Kidal ? Pourquoi le juge en charge du dossier n’-a-t-il pas fait saisir cet ordinateur personnel de Ghislaine Dupont pour l’examiner (ainsi que son ordinateur professionnel à RFI d’ailleurs) ?

Autre élément troublant : selon nos informations, l’ordinateur personnel (neuf) du porte parole de l’association et ami personnel de Ghislaine est devenu totalement HS dans la nuit du premier au deux décembre 2013 sans explication possible de la part des réparateurs. Notons que le juge en change du dossier n’a encore jamais rencontré les membres de l’association.

Il y aussi la confidence de François Hollande dans « un  Président ne devrait pasdire ça ». Le 7 novembre 2013, quatre jours seulement après le drame de Kidal, le chef de l'Etat confie que l'otage Serge Lazarevic (enlevé en novembre 2011 et libéré en décembre 2014), était « sans doute détenu par ceux qui ont tué les journalistes ». Alors pour l’Etat a-t-il toujours nié le moindre lien entre le drame de Kidal et les négociations liées aux otages français? 

Enfin toujours selon les informations recueillies par 7x7, Minusma, la force d’intervention de l’ONU à Kidal a fait un rapport sur les évènements mais il n’a jamais été remis au magistrat instructeur.

Bref de multiples zones d’ombres subsistent dans cette affaire. « On espère que ce film va débloquer certaines choses et libérer certaines paroles » déclarait Elise Lucet avant la projection.

On espère aussi que tous ceux qui ont refusé de répondre aux journalistes d’Envoyé Spécial s’expriment enfin : à commencer par Claude Guéant, Nicolas Sarkozy, Jean-Yves Le Drian, François Hollande…

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