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Les 7 jours qui ont fabriqué Mai 68

Décrypter Par Patrick Fillioud 03 juin 2016

Les 7 jours qui ont fabriqué Mai 68

Le 22 mars 68 à Nanterre, on passe la nuit le poing debout. 

© Gérard-Aimé / Rapho
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Le Roman vrai de Mai 68 de Patrick Fillioud (Lemieux éditeur) a l’originalité de s’achever le 3 mai, c’est-à-dire précisément lorsque commence le mouvement. C’est le prologue de Mai 68, un prequel passionnant avec ses grèves, ses casseurs et ses bavures… ça vous rappelle quelque chose ? 

Loin des images d’Epinal, Le Roman vrai de Mai 68  rapporte le climat particulier et les caractéristiques de cette France des années 60, de la montée de la contestation, de la répression policière et de la violence ; et la nature nouvelle des luttes qui se développent dans les universités, mais aussi dans les usines.

Entrons dans ces journées d’« avant »

1 Université de Nanterre, 17 novembre 1967 : grève contre la réforme du supérieur

Les 7 jours qui ont fabriqué Mai 68

Nanterre, la folie au milieu de nowhere. C'est là que tout a commencé. 

© Gérard-Aimé / RaphO

C’est un mouvement plutôt corporatiste mais qui marque un tournant car, pour la première fois, il est lancé en dehors de toute structure syndicale ou politique et il est piloté, au travers d’un Comité de grève par des étudiants non syndiqués, notamment Philippe Meyer, aujourd’hui chantre de la chanson française sur France-Inter, et un certain Daniel Cohn-Bendit.

Jean-Pierre Duteuil, un des leaders du mouvement nanterrois : « Cette grève n’est importante ni pour ses motifs ni pour ses résultats, mais par le décloisonnement qu’elle opère entre les étudiants, par l’esprit d’initiative qu’elle fait souffler sur la faculté, et par toutes les revendications de nature nouvelle qui viennent se greffer aux slogans corporatistes. C’est à partir de cette grève que le monde politique de Nanterre va commencer à se structurer de manière différente… et que le sentiment d’appartenance à la communauté nanterroise qui existait de manière latente prend corps et s’élargit. »

Dany Cohn-Bendit : « En fait, j’émerge à ce moment-là comme l’un des porte-parole du mouvement. Cela participe à la création d’un nouveau climat à Nanterre qui nous donne une crédibilité parce que l’on a su créer ensemble le lien entre révolutionnaires et étudiants… On a donné envie aux gens de se mettre en mouvement. » Les cours reprennent après huit jours de grève totale et une négociation au ministère.

2 Paris, lycée Condorcet, 20 janvier 68 : première mobilisation lycéenne

Autour des Comités d’action lycéens, ils sont plusieurs centaines à manifester contre l’exclusion d’un élève. Et la semaine suivante, plus nombreux encore, après confirmation par le Conseil d’administration de l’exclusion définitive de Romain Goupil, devenu plus tard réalisateur de cinéma : « On est stupéfaits par la mobilisation : près de cinq cents le premier samedi et mille cinq cents une semaine plus tard. C’est vraiment beaucoup. Les tracts ont circulé dans les bahuts, malgré les parents et les profs qui ont fait pression. Mais on est bien là nombreux, décidés et on ne recule pas devant les flics. Ils n’ont pas de casques, ils sont en képis mais quand même les « bidules » ça cogne fort. Et les mômes se défendent. On charge. D’habitude, au premier flic qui surgit, tout le monde s’enfuit, mais là, c’est l’inverse, ça nous motive. Et finalement, ces deux manifs de Condorcet, ce sont les premières où l’on tape sur les flics. Et ce sont des lycéens qui le font. Les flics crient : dispersez-vous ! Et nous, on charge, on leur rentre dedans. » Les manifestants en profiteront même, pendant les affrontements au corps à corps, pour constituer une collection de képis de policiers. »

3 Caen, Usine Saviem, 23 janvier 68 : grève illimitée, sans préavis

Dans la nuit, des non-grévistes accompagnés de CRS et de garde-mobiles, entrent dans les locaux pour faire respecter « la liberté du travail ». Au matin, les travailleurs en grève, interdits d’accès aux bâtiments de l’entreprise, sont dans la rue et envahissent la ville. Trois jours après, ils manifestent de nouveau. D’autres usines de la ville débrayent alors, et ils sont des milliers à marcher sur la préfecture du Calvados. Les affrontements vont être très violents : pierres, barres de fer et frondes se confrontent aux matraques, aux grenades lacrymogènes et aux grenades offensives des garde-mobiles et des CRS. Les bagarres dureront jusqu’au milieu de la nuit. On relève deux cents blessés, dont une quarantaine sérieusement atteints parmi les forces de police. Une centaine de personnes sont interpellées. Pour la première fois en cette année 68, on entend des manifestants scander : « CRS-SS ». Le quotidien Le Monde titre : « Jacquerie ouvrière ».

Cela fait un an, après une longue période de « paix sociale » depuis la grande grève des mineurs de Decazeville en 1962, que les usines se sont réveillées. Avec des modes d’action novateurs dans leur forme et leurs revendications qui s’accompagnent désormais d’une violence oubliée depuis quelques années.

Alain Geismar, ancien président du SNESUP : « La généralisation de l’organisation scientifique du travail et l’arrivée massive des machines-outils ont favorisé l’extension du travail à la chaîne, provoquant en retour l’éclosion d’un univers nouveau, celui des ouvriers dits spécialisés, les OS… 

Serge July, fondateur et longuement directeur du quotidien Libération : « Il y a en 1967 et au début 68 de grands événements dans les usines et dans le monde agricole. Ils vont jouer un rôle très important dans ce qui va suivre. Il y a une sorte de croisement entre l’évolution du monde ouvrier et un moment très particulier de l’histoire de l’agriculture française. Remembrement et culture intensive déclenchent un vaste exode rural. Donc, la jeunesse paysanne se retrouve en quantité dans les usines. Et elle est absolument hors tradition syndicale, et surtout hors CGT. »

4 Paris, place de l’Opéra, 20 mars 68 : attaque du siège de l’American Express

L’objectif est de dénoncer la guerre américaine au Vietnam, centre d’intérêt permanent de toutes les organisations d’extrême-gauche. Pas de semaine sans manifestation de soutien au FLN vietnamien.

Serge July : « 68, c’est la grande année du Vietnam. Je pense que si un vaste mouvement a eu lieu en France, mais aussi dans le monde entier, c’est principalement à cause du Vietnam. Et du fait d’un phénomène totalement nouveau : le Vietnam est la première guerre entièrement télévisée. La violence spectaculaire est visible tous les soirs au journal de 20 heures sur les chaînes de télévision du monde entier… De fait, on ne reverra plus jamais la violence comme ça au quotidien. L’offensive du Têt, les batailles sanglantes, la puissance du Nord-Vietnam communiste, la résistance dans les rizières, les villages napalmés et les défaites américaines, c’est 1968…

On découvre qu’un faible peut battre le plus fort. D’où les centaines de manifestations dans le monde entier contre la guerre du Vietnam. Et souvent très violentes. Lourdement réprimées… Du coup, les services d’ordre étudiants deviennent de plus en plus sévères : les jeunes ne se laissent plus faire. On les réprime comme avant mais, au lieu de prendre les coups et de filer, ils résistent. Et c’est dur. »

A l’issue de cette action, six militants, notamment des lycéens, sont arrêtés à leur domicile et placés en garde à vue

5 Université de Nanterre, 22 mars 68 : occupation de la Tour administrative

Les 7 jours qui ont fabriqué Mai 68

Nanterre, le 29 mars. Dany est déjà au centre des débats. A l'époque, il ne portait pas encore de tee-shirt sous ses chemises. 

© Gérard-Aimé / Rapho.

Ce sont ces arrestations du 20 mars qui déclenchent à Nanterre la décision d’occuper la grande salle de réunion des professeurs jusqu’à la libération des militants incarcérés. C’est le cœur de ce livre et un moment majeur de l’histoire de Mai 68 avec la naissance cette nuit-là du Mouvement du 22 mars que va animer Dany Cohn-Bendit. Un mouvement marqué par ses méthodes d’action, son caractère libertaire, et unitaire puisqu’il rassemble des militants de toutes les organisations d’extrême-gauche et des « non organisés ». 

Il jouera un rôle essentiel dans les semaines qui vont suivre. Danièle Schulmann, étudiante en sociologie et ensuite longuement établie en usine : « Ce soir-là, on est contents, on est heureux, on discute, on est ensemble. Un groupe très mélangé, très représentatif de la diversité du mouvement. C’est un moment formidable. On est en rangs serrés, déterminés à tout, persuadés que rien ne nous divisera. On a l’impression d’être une force fantastique que personne n’arrêtera. 

6 Berlin, 19 avril 68 : attentat contre Rudi Dutschke

Au centre de Berlin, un militant d’extrême-droite tire sur le leader de l’extrême-gauche allemande. Dénoncé depuis plusieurs mois par les journaux du groupe de presse Springer qui réclame purement et simplement son élimination, Rudi Dutschke est très grièvement blessé. L’attentat déclenche une immense vague de manifestations en Allemagne qui fera deux morts et plusieurs centaines de blessés.

L’émotion, très vive, traverse les frontières et atteint rapidement le quartier latin où se tiennent plusieurs manifestations. Là encore, la répression policière est brutale. Elle touche les militants mais aussi les badauds qui déambulent sur les trottoirs en ce début de printemps, et les touristes installés aux terrasses des cafés de Saint-Germain. Des interventions aveugles qui solidarisent les familiers du quartier avec les activistes de l’extrême-gauche la plus militante

7 Paris, 3 mai 68 : les premiers affrontements

Les 7 jours qui ont fabriqué Mai 68

Le roman d'une génération raconté par ceux qui l'ont vécu.

Suite à une nouvelle fermeture, la veille, de l’université de Nanterre, les militants du 22 Mars se retrouvent à La Sorbonne pour un grand meeting étudiant, calme jusqu’à l’intervention de la police qui arrête tous les participants et « occupe » la faculté.

Mais, l’administration a oublié quelques « détails ». D’abord, dans son immense générosité, la police n’a interpellé que les garçons. Les filles sortent libres de la Sorbonne et furieuses de cette discrimination sexiste. Or, cette génération de militantes est réactive, habituée aux manifs et ne craint pas l’affrontement avec la police.

Ensuite, à 16 heures ou, au plus tard, 17 heures, les cours s’achèvent dans les lycées. Et justement, boulevard Saint-Michel, face à la Sorbonne, le lycée Louis-le-Grand est très politisé. La mobilisation est immédiate.

Il y a aussi les lycéens les plus actifs des CAL qui se sont donné rendez-vous cette fin de journée pour participer aux derniers moments du meeting de la Sorbonne. Eux non plus ne sont pas les derniers pour la castagne. Romain Goupil : « Quand on arrive à la Sorbonne, tous les chefs sont dans les cars de police. L’idée est vraiment d’empêcher les véhicules de partir pour libérer nos camarades. On a peu d’expérience, mais pas de peur et beaucoup d’enthousiasme. C’est notre côté juvénile. On n’a pas besoin de réfléchir beaucoup. On déclenche. Avec les filles qui ne sont pas en reste et quelques militants qui ont réussi à s’échapper par une porte de derrière. Et ça commence. Cette fois c’est parti ! » Les bouteilles et les cendriers des cafés de la place de la Sorbonne serviront de premiers projectiles.

Et puis, à cette heure, les rues du quartier sont pleines. Pleines d’étudiants qui terminent tout juste leur semaine ; pleines des habituels badauds qui déambulent en cette journée ensoleillée de printemps ; pleines des cinéphiles qui passent d’une salle à une autre ; pleines des touristes qui viennent humer ici l’odeur de Paris. Les trottoirs grouillent de toute cette population et les terrasses des cafés sont bondées.

Et tous ont en commun, avec les quelques dizaines de militantes et de lycéens d’extrême gauche, la méfiance, pour ne pas dire la haine de la police, encore avivée par la répression lors des mobilisations de solidarité avec l’Allemagne quelques jours auparavant.

Dans les rues montent peu à peu des slogans : « Libérez nos camarades », « CRS-SS. » La police charge mais les étudiants résistent. Le premier pavé vole devant le lycée Saint-Louis, boulevard Saint-Michel, fracasse la vitre d’un car de police et touche à la tête le brigadier Christian Brunel qui s’écroule. La police riposte avec des grenades lacrymogènes, les flics ratissent les trottoirs, et matraquent sans discernement.

Marc Kravetz, ancien dirigeant de l’UNEF devenu plus tard journaliste : « Ce vendredi-là, en sortant du boulot, je m’installe à la terrasse d’un café place Edmond Rostand lorsque je vois un petit groupe qui pousse une voiture au milieu de la chaussée et commence à enlever les grilles de fonte autour du pied des arbres. Je ne comprends pas. Il y a aussi les sirènes des voitures de police qui résonnent un peu partout, des bruits d’explosion puis des slogans. C’est comme cela que commence pour moi mai 68. Comme un feu de poudre soudain, une histoire d’apparence anecdotique qui enflamme brutalement tout le quartier. »

Des milliers de personnes sont dans la rue, des poubelles flambent. Une odeur de plastique brulé, mêlée aux effluves des lacrymogènes empuantit l’atmosphère, les ambulances s’affolent, des pavés volent par dizaines dans tous les sens. Les « enragés » sont des milliers, les groupuscules ont multiplié par dix, cent, mille, leurs effectifs.

Le premier bilan fait état de six-cents personnes interpellées. Plus de cent hospitalisées. Et soixante-douze policiers sont blessés dont plusieurs sérieusement.

La Sorbonne est fermée, comme Nanterre, et l’enseignement suspendu dans les deux universités. La grève générale est décrétée dans toutes les facultés dans la soirée.

Le mouvement de Mai 68 a commencé

8 7 + Que sont-ils devenus ?

Dans une deuxième partie du devenus les principaux acteurs de ce printemps racontent comment mai 68 a changé leur vie et les valeurs qu’ils conservent de ces années.

Enfin, d’Hervé Chabelier à Henri Weber en passant Alain Madelin et Etienne Mougotte, Le roman vrai de Mai 68 comprend un  véritable who’s who des principaux acteurs de cette quasi révolution….

Chez 7x7, on a dévoré ce (petit) pavé en mai !  

Le roman vrai de Mai 68, Lemieux éditeur, 28 euros. 

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