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Et si le "bore-out", c'était du bullshit ?

Savoir Par Charlotte Laurent 12 septembre 2016

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Vous êtes convaincu d'être en "bore-out" ? Faites l'autruche et passez directement au point 6.

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Il n'apparaît ni dans le Code du Travail ni dans la liste des maladies professionnelles mais est omniprésent dans les médias. Pourtant, le 'bore-out' est le mal du siècle comme je suis la reine d'Angleterre.

De l'anglais boring, qui signifie "barbant" ou "ennuyeux", le "bore-out" serait "un fléau""le mal du 21e siècle" selon nos confrères journalistes. En français, on parle de "syndrome d'épuisement professionnel par l'ennui". 

Qu'importe la terminologie choisie, il y aurait apparemment de quoi se faire des cheveux blancs avec 30% des salariés concernés. Vous avez le temps de jouer à Tetris en pleine journée ? Vous vous sentez concerné par les reportages poignants sur ces salariés "en grande souffrance" car ils sont "payés à ne rien faire". Faites attention, le "bore-out" vous guette peut-être. Encore faudrait-il qu'un tel syndrome existe bel et bien…

1 Le premier procès français du "bore-out" n'en est pas un

Le lundi 2 mai s'est tenu le soi-disant "tout premier procès du bore-out en France". Frédéric Desnard, 44 ans, s'estime victime de "syndrome d'épuisement professionnel par l'ennui" et a donc attaqué son ancien employeur, Interparfums, aux prud'hommes. Il réclame 150 000 euros en réparation du préjudice moral, 200 000 pour nullité du licenciement et 8000 euros pour le paiement du préavis. La décision sera rendue le 27 juillet prochain. 

Cet ancien responsable des services généraux explique avoir été "relégué à des tâches qui n'avaient rien à voir avec (son) travail d'origine", parle de "longue descente aux enfers insidieuse, un cauchemar" qui l'aurait conduit à "de graves problèmes de santé : épilepsie, ulcère, troubles du sommeil, grave dépression". Après avoir été victime d'une crise d'épilepsie au volant en mars 2014, il est placé en arrêt maladie pour six mois. Il est alors licencié pour absence prolongée perturbant le bon fonctionnement de l'entreprise.

Pourquoi "soi-disant" ? D'abord, l'histoire de Frédéric Desnard semble bien plus compliquée qu'elle n'y paraît. Du côté d'Interparfums, on argue que le quadra s'est d'abord plaint de "burn-out" en octobre 2014. Et les deux parties se sont déjà retrouvées au tribunal en décembre 2015 pour un procès en diffamation lors duquel Frédéric Desnard a été condamné à payer 1000 euros pour avoir envoyé un mail à une journaliste. La justice avait alors estimé que ses propos étaient "inspirés par le ressentiment et l'animosité personnelle", "mettaient en cause l'honorabilité de la société Interparfums" et que l'accusation "selon laquelle l'employeur avait ruiné sa santé" n'était pas "prouvée". 

Mais, finalement, qu'importe. Car le "soi-disant" est aussi ailleurs : Frédéric Desnard n'est pas le premier à s'en remettre à la justice pour des faits de harcèlement liés à l'ennui professionnel. Selon l'avocat spécialiste du droit du travail Sylvain Niel, interrogé par l'AFP : "Il existe 244 arrêts de la cour de Cassation portant sur des faits de mise au placard ou de déshérence professionnelle intentionnelles, considérées comme harcèlement moral." CQFD. Ce n'est pas le premier.

2 "Bore-out" ou "placardisation" ?

Au placard. Nous connaissons tous quelqu'un qui connaît quelqu'un qui, du jour au lendemain, s'est retrouvé dénué de toute responsabilité et dont le poste a été vidé progressivement de toute mission. Quelle est la différence avec notre fameux "bore-out" ? Difficile à dire. Ce lundi 30 mai, Les Echos titraient d'ailleurs "Bore-out, un terme récent pour une pratique vieille comme le monde", évoquant "une définition moderne de la placardisation". 

Mais dans un billet publié sur le site de L'Obs, l'avocat en droit du travail Eric Rocheblave, précise : "Le bore-out est un peu différent de la placardisation puisque la situation vécue par l'employé à des conséquences sur sa santé (le docteur François Baumann, auteur d'un ouvrage sur le sujet, parle de dépression et de maladies cardiovasculaires dans 20 Minutes, ndlr.), ce qui n'est pas toujours le cas d'une mise au placard." Et d'ajouter : "Contrairement à la placardisation, l'épuisement professionnel par l'ennui n'est pas forcément dû à l'employeur. Un salarié victime de bore-out peut avoir des tâches à accomplir, mais s'ennuyer parce que celles-ci ne le satisfont pas." 

Interrogé par Europe 1, l'économiste Christian Bourion, auteur de Le bore-out, quand l'ennui au travail rend malade, distingue lui aussi les deux termes, mais de manière différente : "Il y a un côté volontaire dans le placard, on est écarté parce que souvent on a dénoncé quelque chose, ça a donc du sens et du coup on est dans un combat. Dans l'ennui au travail, on se retrouve sans boulot, sans savoir pourquoi. Il n'y a pas de sens." En parlant de "sens", nous, on n'y comprend plus grand-chose… Avant d'en faire tout un pataquès, peut-être faudrait-il définir ce cher "bore-out" avec précision, non ?

3 Des chiffres controversés, c'est ennuyeux

30 % des salariés français seraient concernés par le "bore-out". C'est le chiffre repris dans tous les médias, et avancé par le fameux Christian Bourion (voir point 2), économiste et "découvreur" du phénomène dans l'Hexagone. Le seul problème, c'est que ce chiffre est erroné. Emmanuel Abord de Chatillon, professeur à l'IAE Grenoble, et Céline Desmarais, professeur à la Haute Ecole d'Ingénierie et de Gestion du Canton de Vaud, parlent même "d'imposture" dans un billet de blog hébergé par Le Monde. En effet, Christian Bourion s'appuie sur une étude Stepstone de 2009 qui "ne présente aucune garantie de scientificité et ne dit pas exactement ce qu'on lui fait dire". Explication. 

D'abord, elle ne parle pas de 30 % de personnes qui ont un "travail sans activité" mais 30 % de personnes n'ayant pas assez de travail pour combler une journée. Sans compter que les répondants ne sont pas des salariés… Mais des demandeurs d'emploi ! Citons Stepstone : "11 238 chercheurs d'emploi venant de 7 pays européens ont participé à cette enquête." Oups. Interrogé par Arrêt sur images (@si pour les intimes) Bourion reconnaît que ce chiffre est "une espèce de moyenne", "une estimation". Pas convaincu... 

D'autant que selon une étude de la Dares sur les conditions de travail en 2013 (merci @si), sur les 43,5 % de salariés qui disent s'ennuyer, 33,5 % répondent "parfois". Et sur les 10 % pour qui ce sentiment d'ennui est récurrent, 7,7 % répondent "souvent" et seuls 2,3 % répondent "très souvent". On est donc très loin du syndrome d'épuisement professionnel par l'ennui généralisé.

4 "Bore-out" et "burn-out"

"Le burn-out, c'est le syndrôme des 30 Glorieuses. Le bore-out, c'est le syndrôme des 30 Piteuses", aurait coutume de résumer l'économiste Christian Bouriou, selon Europe 1. Pourtant, le burn-out n'est pas une maladie du siècle dernier. Certes, là aussi, la bataille des chiffres fait rage : 30 000 personnes concernées selon l'Institut de veille sanitaire (InVS) et trois millions selon le cabinet spécialisé dans la prévention des risques professionnels Technologia. 

Le burn-out reste donc une réalité mal définie, mais une réalité quand même. Alors que "le bore-out, c'est du flan" pour Bernard Salengro, joint par 7x7.press, médecin du travail et président du syndicat CFE-CGC Santé au travail. "C'est rare, vraiment exceptionnel : moi je n'en ai jamais vu."

5 Un phénomène 100 % médiatique

Ce "premier procès français du bore-out", pléthore de médias l'ont traité. Les Echos, L'Obs, 20 Minutes, France Info, BFM TV… Tous ont mordu à l'hameçon. "Ça remplit les médias pour contrebalancer le burn-out", soutient Bernard Salengro, président du syndicat CFE-CGC Santé au travail. Et oui, des gens qui se tournent les pouces, ça change de ceux qui craquent à force de bosser comme des forcenés.

Selon une enquête d'@si d'avril dernier, depuis début 2015, plus d'une cinquantaine de médias ont consacré un sujet à ce syndrome décrit comme "ignoré" voire "tabou". Avec le battage médiatique qui entoure le "bore-out" ces temps-ci, difficile de dire qu'il est "ignoré", si ?

6 Vous vous ennuyez ? Dansez maintenant !

Si vous faites partie des 2,3 % de salariés qui s’ennuient vraiment beaucoup (voir point 3), on a une bonne nouvelle pour vous : ça se soigne. Parce que le job est nul, parce qu’on en a fait le tour ou parce que on est au placard, oui, c’est vrai, on peut vraiment s’emmerder au travail. Même Bernard Salengro, qui ne croît pas vraiment au "bore-out" (voir point 4), en convient : "C'est physiologique, si le cerveau n'est pas stimulé un minimum, le bonhomme n'est pas bien." Et Emmanuel Abord de Chatillon, professeur à l'IAE Grenoble et lanceur d'alerte quant à "l'imposture" des 30 % de salariés concernés par le "bore-out" (voir point 3) d'ajouter : "La question de l'ennui est intéressante en elle-même, et elle n'est pas contestable : oui, il y a des gens qui s'ennuient au travail." 

Mais, si vous en êtes, dites-vous d’abord que vous n’êtes pas payés pour ne rien faire… mais pour faire autre chose ! Profitez du placard pour écrire un roman, postuler à d’autres jobs ou préparer une formation afin d’enfin changer de vie. Si on ne vous a pas placardisé… les conseils sont un peu les mêmes. Car si vous ne trouvez aucun intérêt à votre emploi, c’est le moment de tenter d’autres aventures ! Facile à dire ? Mais c’est justement le meilleur moment, car en vous ennuyant, vous êtes plus imaginatif (voir point 7).

7 S’ennuyer, c’est rêver...

...Et rêver, c’est créer. Sandi Mann et Rebekah Cadman, deux chercheurs britanniques, ont ainsi élaboré une expérience rigolote. Prenez deux groupes. Le premier relit ou recopie l’annuaire avant de se lancer dans des tâches créatives. Le second passe directement aux trucs créatifs. Résultat : le premier groupe est le plus performant. S’ennuyer permet donc au cerveau d’avoir plus d’idées que s’il était constamment sollicité. Un article de Sciences Humaines explique le tout très bien. Preuve que l’ennui ne nuit pas à la santé.

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