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"Sète" remerciements à Brassens

Savoir Par Hervé Resse 29 octobre 2016

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Un aspect méconnu du grand Georges : son haltère ego...

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Né un 22 octobre, Georges Brassens est mort un 29 du même mois, voilà tout juste 35 ans… Il serait bien dommage qu’on oubliât sa voix, son visage aux sourires bon enfant, sa pipe, sa moustache, ses rimes, ses roulements de « R » qui n’agacent que de pauvres parigots étroits.

Il me fend parfois le cœur de voir qu’on baptise du nom de cet honnête homme des établissements scolaires que leurs élèves exècrent probablement. « Putain, t’es à Georges Brassens ? Ca craint ! » 

Pourtant, quel heureux augure ce devrait être !

Je me console avec l’idée qu’un jour on décidera de l’associer au théâtre de Bobino, qui l'accueillit si souvent... Ou à tout le moins à des espaces dédiés à la chanson, la poésie, l’amour du français comme langue et comme patrimoine, lui qui avait la passion des lettres (de Villon à Valéry).

Il repose au cimetière de Sète. La tombe est discrète, non point sur la plage comme il l’avait imaginée dans sa Supplique, mais surplombant la ville, à quelques pas d’un joli centre culturel qui lui est consacré. Et la rue montante où il naquit porte désormais son nom.

Georges Brassens est avec Molière le plus beau présent culturel que m’aient apporté mes parents. Il n’y a pas un jour de ma vie où je n’ai pas aimé Brassens, où il m’a semblé importun, superflu. Même quand j’étais « pounque » ou « ska », ou n’importe quoi d’autre qui pouvait rendre fous mes parents. Brassens est pour moi intouchable. Et quand d’aventure j’écoutais ma fille en fredonner un air, enfant, je me disais que ma mère aurait été fière et contente, de cela au moins.

Je pourrais multiplier les « mercis » à Brassens, jusqu’au lendemain.

Sept, ça ira bien, et ça rime avec Sète, justement.

1 Merci pour son audace...

... Bien des femmes vous le diront ("lol")

"La suite lui prouva que non".  Il y a bien là du génie, à l'évidence...

De même qu’il y a un « avant » et un « après Trénet » dans la chanson française, il y a un « avant » et un après Brassens, le second n’ayant jamais caché l’admiration et la dette qu’il avait pour le premier. 

Brassens a mis « des gros mots » dans la chanson française. Il s’était baptisé d'un sourire « pornographe du phonographe ». Mais ses gros mots n’étaient jamais grossiers, et encore moins vulgaires, - à moins qu’on me trouve un exemple du contraire-. Il bousculait les codes de la bienséance bourgeoise, mais contrairement à certains rockers ou rappeurs d’aujourd’hui à qui on croit bon parfois de le comparer, ses provocations n’étaient jamais « gratuites » ou juste là pour « choquer  ». Derrière chaque audace de Brassens, il y a un sens caché, parfois un message à capter, ou peut-être une timide, prudente, "leçon de vie". 

Quoi qu'il en soit, je ne connais personne qui ait, en une même strophe, su comme lui évoquer ensemble... la sodomie... et la guillotine. Il fallait pour cela le culot d’un débutant génial, et merci à madame Patachou de lui avoir ouvert les micros. Car en 1950, un type qui osait écrire:

« … Car le juge au moment suprême

Criait maman, pleurait beaucoup,

Comme l’homme auquel le jour même,

Il avait fait trancher le cou ».

... Etait forcément un type hors normes.

2 Merci à l'Amoureux des mots

L'Illustre Seigneurie.

Un monsieur Loïc Rochard, homme de bien sans doute, a eu la belle idée de publier « Les Mots de Brassens, Petit dictionnaire d'un orfèvre du langage », titre aussi prometteur que pertinent. Brassens aimait les mots, et pas seulement pour aligner des phrases ou concocter ses rimes. On sent chez lui une gourmandise du terme précis ou cocasse, étrange ou incongru, qui donne à son vers une tournure intemporelle, donc éternelle. J'ai appris avec lui des mots, "codicille", "poulpiquet", "vergogne", "gonocoques", "cotillon", qui n'étaient certes pas de mon quotidien. Heureusement, sa Seigneurie ne cédait guère à la tentation d'employer les "mots du moment", qui l'eussent montré un peu plus "à la page", "in" ou "à la mode". Il se décrivait au contraire comme « foutrement moyenâgeux ». La faute à François Villon. Vivrait-il aujourd'hui qu'on le cataloguerait « réac » , alors qu’il n’était au pire qu’« antimoderne », et encore... rien n’est moins certain. Il était juste soucieux de faire au mieux son travail d’artisan. Il faut lire ces extraits d’interview où il évoque cet « artisanat » avec une modestie qui passerait aujourd’hui pour naïveté stupide, tant chacun s’estime aujourd’hui cent fois le prix qu’il vaut. J'attrape six vers au vol, et je lis. "Sépulcres blanchis"...

Tous ces gâteux, ces avachis,

Ces pauvres sépulcres blanchis

Chancelant dans leur carapace,

On les a vus, c'était hier,

Qui descendaient jeunes et fiers,

Le boulevard du temps qui passe.

... Beau comme du Booba.

3 Merci au Mélodiste

"Ce qu'il faut de sanglots pour un air de guitare"...

Comme une vieille rengaine, revenait souvent dans les propos de ceux qui n’appréciaient guère Brassens, l’idée que « ses musiques étaient toujours les mêmes ». Qu’au mieux, il savait écrire des « paroles », mais que franchement pour le reste… C’était, hein, pas vrai… toujours PAREIL.

A ces piètres jugements, son ami l’écrivain René Fallet qui n’était certes pas le plus critique de ses admirateurs, avait opposé une réponse assez définitive : « ces gens ont des oreilles de lavabo ».  Plus convaincant encore, Jacques Brel avait lui aussi appuyé sur la craie : « si les musiques de Brassens sont si nulles, expliquez-moi pourquoi Sidney Bechet les interprète ? » Plus tard, Maxime Le Forestier viendrait confirmer à quel point Brassens est complexe et difficile à jouer. D’une part parce que contrairement à ce que pouvaient imaginer « les gens », il ne composait pas à la guitare, mais au piano ; à l’exception peut-être de ses toutes premières chansons, quand il n’avait pas les moyens, et probablement pas non plus la place nécessaire, impasse Florimont, dans le XIVème.

« Les gens » confondent mélodies et orchestrations. Brassens opte dans 99% des cas pour un accompagnement identique : guitare sèche, contrebasse, puis deuxième guitare quand il sera rejoint aux côtés de Pierre Nicolas par Joel Favreau. Mais ses mélodies sont d’une incroyable variété, et d’une grande richesse. La preuve en est qu’il a été adapté sur tous les tons, et cela d’ailleurs ne cesse pas : reggae, rock, jazz, folk, jazz-manouche, zouk, et même rap. Y compris par des américains, j’ai une version intitulée « Watch The Gorilla » qui en surprendrait plus d’un. 

Lui-même était d’une ouverture d’esprit surprenante. Témoin ce chanteur expliquant qu’il lui avait rendu visite à l’hôpital. Georges avait le walkman sur les oreilles… il écoutait du AC/DC…

Et merci à Rodolphe Raffalli, www.rodolpheraffalli.com : un de ces virtuoses qui aura peut-être réussi à faire changer d’avis… une ou deux paires « d’oreilles de lavabo ».

4 Merci à l'Incorrect

Un peu tapette, non?

Aujourd’hui, la liste est longue, sinon sans fin, de ce qui ne peut plus être dit. On en a même fait une chanson « On peut plus rien dire ». 

On cite volontiers Coluche, ou Desproges, et Brassens vient assez vite en renfort, pour évoquer un temps de liberté de ton qui nous parait révolu. De bonnes âmes conformes à l’esprit du temps estiment que c’est très bien ainsi. Qu’une parole plus sage, disons correcte, est une parole plus respectueuse de tous et de chacun, des différences qui nous rendent si tellement pareils, comme aurait dit San-Antonio, - autre incorrect des temps anciens-, tout en étant si pareillement différents. 

Brassens était insolent. Il s’en prenait aux gendarmes, aux militaires, à leurs institutions et à l’Église aussi. Tant qu’il griffait le flic ou le curé, le patriote ou le chauvin, les bonnes âmes progressistes n’y trouvaient guère à redire. S’il ne fut jamais sévère à l’endroit « des travailleuses du sexe », qu’il appelait plus directement « putains », il lui arriva parfois de s’en prendre aux femmes (« il y a les emmerdeuses, on en trouve à foison, en foule elles se pressent »), voire d'évoquer les homosexuels, qu’on n’appelait pas encore « gays », et qu’on affublait encore, parfois, du vocable aujourd’hui démodé, et même obsolète de « pédéraste » (qui, il est vrai, ne renvoie pas du tout aux mêmes préférences).

N’importe, oserait-on aujourd’hui écrire, risquant la charge d’homophobie :

« Sonneraient-elles plus fort, ces divines trompettes, si comme tout un chacun j’étais un peu tapette, si je me déhanchais, comme une demoiselle, et prenait tout à coup des allures de gazelle ».

Ou celle de sexisme pour oser :

« Ancienne enfant d'Marie-salope, Mélanie, la bonne au curé,

Dedans ses trompes de Fallope, S'introduit des cierges sacrés »…

Autres Temps, autres mœurs, résumeront les jésuites, préférant sur de tels sujets s’en tenir aux constats.

Parmi nos concitoyens, (en un seul mot), les uns se réjouiront qu’on pèse un peu mieux ces sujets de chansonnettes. D’autres regretteront les temps envolés où l’on pouvait un peu se lâcher sans craindre les tribunaux. La censure alors existait. Elle n’existe plus comme telle, mais elle rôde dans nos têtes, à chacun de décider si c’est mieux. 

Quoi qu’il en soit, merci à l’incorrect d’avoir su bousculer les convenances. Aujourd’hui, l’incorrection, la transgression ( !) serait cette jeune fille blonde maquillée en poupée Barbie chantant que « on fait tous caca ». Chaque époque aurait-elle l’incorrection qu’elle mérite ?

5 Merci au Dealer de poèmes

"J'aurais gaiement passé dix ans au Bagne sous les verrous..."

Incidemment,  ce thème me valut un 16/20 au baccalauréat de français : la chanson peut-elle servir la poésie? A l’époque, je pouvais citer vingt poèmes de Rimbaud, Verlaine ou Baudelaire, mis en musique par Léo Ferré…

Et si je connaissais Théodore de Banville, Paul Fort, « Prince des Poètes », ou Jean Richepin, c’est à Tonton Georges que j’en étais reconnaissant. Qu’on me demande aujourd'hui ce que je "préfère" chez Victor Hugo, je réponds sans hésiter « La Complainte de la Nonne », et « Gastibelza ». Nous sommes nombreux à revendiquer une dette identique envers Jean Ferrat, qui nous fit parfois aimer Aragon, et Ferré s’y était aussi appliqué. Brassens aussi, mais du bout des lèvres, le temps d’un seul poème que Ferrat trouvait d’ailleurs bien peu mis en valeur par une musique déjà utilisée...

Brassens qui aimait chiner aux Puces, fit aussi découvrir un illustre inconnu dont il avait trouvé un modeste recueil chez un bouquiniste. Il le servit d’une musique admirable, pour en faire un de ses plus grands succès, Les Passantes. D’aucuns pensent d’ailleurs que le texte est de Brassens, ce qu’il se garda bien de sous-entendre, honnête et droit comme il était. Et Antoine Pol, qui était déjà parti, n'en a jamais rien su. 

Combien de chanteurs aujourd’hui savent encore perpétuer cette tradition du chanteur passeur de poème ? Lavilliers, parfois. Le Forestier, trop rarement. L’un nourri de Ferré, l’autre de Brassens, comme par hasard.

Qui donc, pour ressusciter demain Guillaume Apollinaire ? Je sais que l’excellent (et trop rare) Bertrand Louis finalise son Baudelaire. Allons, tout n’est pas totalement perdu…

6 Merci à l’honnête homme

"Vu que d'un homme heureux c'était loin d'être la chemise..."

"Honnête", au sens de Montaigne. 

Lui qui se disait volontiers plus voleur qu'il n'était, (mais précisait quand même "qu'il n'avait jamais tué"... même en chanson), était certes antimilitariste, anticlérical, "bouffe curés", antiflics, contre l'ordre et la tyrannie, anar en somme... Mais en toute chose il voyait l'homme avant l'institution. Cela lui permit de prendre joliment, au fil de sa carrière, le contre-pied du discours attendu de lui. Dans "l'Epave", il se raconte sauvé de la mort par un "représentant de la Loi", à qui va sa reconnaissance... Dans "la Messe au Pendu", c'est à un prêtre qu'il fait dire "Mort à toute peine de mort"'. Chez lui les putains ont toujours le beau rôle, et s'il fait un cocu, c'est pour "garder l'ami" qu'il "cajole encore" sa maîtresse, quand est venu l'inévitable temps de la lassitude.

Dans "La rose, la bouteille et la poignée de main", il regrette ces temps où chacun se méfie d'autrui, jusqu'à refuser une fleur, une bouteille à déguster - oubliée "par un prêtre sortant de la messe ivre mort" (!)-, ou une saine poignée de mains. Brassens était noblement fraternel, entouré d'amis qui n'étaient pas là que par intérêt. J'ai pu écouter son médecin, qui était aussi un de ses intimes, dire toute la bonté de cet homme qui n'était probablement pas sans défauts, évitons toute hagiographie... mais du moins savait mettre en musique des sentiments d'altérité malicieuse ou profonde, selon l'humeur. 

J'ai fait miennes deux de ses rimes, qui me paraissent valoir bien des philosophies: 

"Gloire à qui n'ayant pas d'idéal sacro-saint, se borne à ne pas trop emmerder ses voisins"... 

Et 

"Si l'Eternel existe, en fin de compte il voit, que je ne me conduis guère plus mal que si j'avais la Foi".

Franchement, si chacun faisait siennes ces deux maximes, le monde ne tournerait pas plus mal. Et l'on n'aurait pas du fermer après un 13 novembre, la salle du Ba-Ta-Clan.

7 Merci à l'Ami

Le plus fol et le plus magistral de la Bande à Eole...

Brassens avait on le sait un sens suraigu de l’amitié. Un sens qui lui appartenait : par exemple, on n’allait pas chez lui pour bien manger: Lino Ventura voyait en lui le plus mauvais cuisinier qu’on pût imaginer ; à moins disait-il, de venir avec ses casseroles. Mais Georges était de l’avis de tous ceux qui l’ont connu, fidèle et bienveillant, même s'il avait parfois la dent dure. Une anecdote le résume, racontée en détail par le chanteur Marcel Amont.

En 1975, je ne suis pas au sommet de ma gloire, loin s’en faut. Je passe de moins en moins souvent à la radio, mes tubes, « Bleu, blanc, blond », « Le Mexicain », sont derrière moi. (…)Je traverse une période éprouvante. Ma vie privée n’est guère plus brillante que ma carrière : un chagrin d’amour me brise le cœur. Et quand je l’ai en berne, moi, le petit Béarnais, fils d’ouvrier, je ne connais pas de meilleur remède que de me réfugier chez mon copain Georges Brassens, mon aîné de sept ans, fils de maçon, anarchiste et poète au grand cœur. (…)

En 1975, affalé sur son canapé, je l’écoute me chanter ses chansons pour son récital à Bobino, je suis tout ouïe.

Sa guitare en bandoulière et la pipe au bec, il interprète « Le chapeau de Mireille ». Je suis emballé autant par les paroles que par la mélodie ; je lui demande de me la chanter à nouveau. « Elle te plaît ? » m’interroge-t-il. A la rigolade, je lui lance avec l’accent béarnais que j’en ferais bien mes beaux dimanches. « Elle est à toi », me répond-il dans un sourire. Je n’en reviens pas. Moi qui suis dans le creux de la vague, cette générosité me va droit au cœur. Brassens, adoré par le public, encensé par la presse, vient de me faire un cadeau qui n’a pas de prix. « France-Soir » en fait sa une. De mon côté, j’apprends à maîtriser le rythme des paroles qui doivent se chanter à cadence rapide. Georges me conseille de ne reprendre mon souffle qu’après avoir enchaîné les quatre premiers vers....

Merci à Marcel Amont de ce témoignage. J’espère qu’il ne m’en voudra pas d’avoir repris ses mots pour dire que c’était cela, aussi Brassens. La générosité.

Par parenthèse, soulignons que Monsieur Amont est l’auteur d’un ouvrage magnifique « Une chanson, qu'y a-t-il à l'intérieur d'une chanson? » (Seuil, 1989) ; et d’un autre intitulé « Sur le boulevard du temps qui passe » (Éd. Christian Pirot, 2009), qui est clairement un hommage à une chanson de son ami.

Avec en plus, cette hypothèse: ce cadeau d’une chanson était peut-être prémédité. Elle avait été écrite pour l'ami, mais sans donner l'impression d’une « aumône ».

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