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7 pensées pour Léo, 100 ans…

Savoir Par Hervé Resse 23 août 2016

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L’homme qui ne voulait pas chanter la mort a découvert la vie le 24 août 1916. Un siècle plus tard, Hervé Resse souffle cent bougies en sept chansons…

Aujourd’hui, un immense auteur-compositeur-interprète de la chanson française d’après-guerre aurait 100 ans… Et tout le monde s’en fout. Hormis quelques fidèles, certains mes amis, qui auront une pensée pour lui ce jour. Ceux-là se souviennent encore de cette Solitude immense qui les envahissait, ce matin de juillet 93 où on l’annonçait mort. Mort qu’il avait passé sa vie à tenter d’apprivoiser, comme Brel et Brassens avec lui, et aucun des trois n’y parvint.

Qui donc tiendra tête à La Mort ?... Qui donc ?

Ferré connaît semble-t-il cette période d’oubli relatif qu’ont subie avant lui tant d’intemporels, Molière… La Fontaine… Si, comme il le clamait, "l’art n’est pas un bureau d’anthropométrie, la lumière ne se fait que sur les tombes," probable qu’il lui faille en passer par ce sas d’indifférence, avant que ne s’impose un jour l’évidence. Tant pis. Dans un autre futur, il reviendra… Peut-être. Dans cent ans, ou bien à l’heure de l’An 10.000. Il avait prévu cela, disait parler pour dans 10 siècles…  « Et je prends date ! (…) on peut me rire au nez ! Ça dépend de quel rire… » (in « Le Chien »)

Voilà 7 pensées pour Léo, en ce jour d’éternelle (re) naissance. Pensées qui resteront, si l’on veut bien, à l’écart des turbulences et diatribes que suscitait son indomptable caractère. Certains s’obstinent à ne voir en lui que l’anar chic, révolutionnaire à la mie de pain après avoir ramé, artiste un peu laborieux, timide et bafouillant d’abord, dans les télés en noir et blanc, lunettes de prof de maths sur le nez. Il avait bien connu ces fameuses fins de mois (…) revenant 7 fois par semaine. Puis étaient venus les premiers succès, ses mots portés par des femmes (Gréco, Catherine Sauvage). Avant qu’il sente venir 68, un poil avant les autres. Salut, Beatnik !...

Dès lors on le soupçonna de surfer, comme il convient de dire aujourd’hui, sur cette vague. Cheveux longs en crinière, et plus du tout teintés. Je cause et je gueule, comme un chien… L’Amour et l’Anarchie.

Résister à ces apparences. Si Ferré gagna de l’argent avec ses chansons, « ça ne l’avait pas dérangé de n’en pas gagner, non plus, avec ses chansons » (in Et Basta !) Et s’il avait marché pieds nus, on l’aurait accusé de singer Jésus-Christ.

Écorché volontaire. Impérial impudique. Obscène ou pathétique, à moins qu’il fût simplement bouleversant, pleurant en direct à la télé ses larmes de gamin, qu’un cynique aussitôt jugeait de crocodile. On se fout des jugements. Quiconque se souvient de lui, vidant ses poches devant la magnifique Denise Glaser, (voir à partir de 5’) « vous voulez voir ce qu’il y a, dans les poches d’un homme conscient ? » est un peu mon ami.

7 pensées donc, en guise d’éternel « Merci ». Thank You, Satan. Happy Birthday, Ferré. Fraternité !

1 Léo m’a présenté Rimbaud, j’ai pris Verlaine aussi…

… Et puis Baudelaire, et Apollinaire, tant qu’on y était. Ferré appartient à cette génération tarie, celle des passeurs de poésie. Qui donc aujourd’hui ? Lavilliers, parfois. C’est assez maigre. Ô temps enfuis, quand Brassens récitait ou mettait en musique Paul Fort « le prince des Poètes », Villon, Théodore De Banville, Victor Hugo et quelques autres. Ferré cristallisait l’écoute vers les poètes maudits, les infréquentables. Baudelaire le toxico, Guillaume l’alcoolique, Verlaine et Rimbaud les interlopes, les invertis. 

Avoir découvert à 7 ans ce titre et sa musique, les mots sales, l’évocation du pêché, c’était recevoir en cadeau la remise en cause du dogme, l’invitation à cracher un peu dans le bénitier. C’est en découvrant Rimbaud et Ferré que je suis devenu cet enfant invivable pour les Jésuites, qui vite me refoulèrent aux portes de leur école. « Quand il était sous elle et lui mordait les fesses car elle ne portait jamais de pantalon… ». « Il n’aimait pas Dieu mais les hommes… ». Reconnaissance éternelle. Même si la suite fut plus difficile. Mais cela Rimbaud, et Ferré aussi l’avaient annoncé, puisqu’on n’est pas sérieux quand on a 17 ans

2 Ferré m’a présenté au Diable, il est devenu mon pote

… « Sonner à la porte du Diable, comme on sonnerait le Pasteur, Etre le treizième à sa table, même si ça doit porter bonheur… » Quand on y pense, hein, une chanson qui démarre par ces mots, ça vous change de l’ordinaire, pas vrai ? Celle-ci s’intitulait « Les 400 coups ». Avec trois autres, dont ce Thank You Satan repris ci-dessus en public quelques 20 ans plus tard, elle figurait sur un 45 Tours de 4 titres, qui s’appelait, sublime promesse, « les chansons interdites de Léo Ferré ». Et c’était réconfortant de penser qu’en dépit de l’endoctrinement catho, subi du lundi au dimanche, il y avait une place pour le Mal, pour le Diable et ses tentations, pour les pensées honteuses qui écloraient bientôt dans les esprits des jeunesses du monde. Ferré annonçait 68 et la libération des âmes dès le début des sixties, aussi visionnaire de ce côté-ci de l’Atlantique qu’un Dylan de l’autre côté, même si les véhicules de la musique n’avaient pas grand-chose en commun. 

Brassens taquinait Dieu sur tous les tons, et les curés. Ferré offrait son âme au Diable pour trois fois rien. Il y a une génération dont je suis, qui a connu ces deux-là, et qui ont grâce à eux  pu goûter un peu la saveur sulfureuse du mot Liberté. Il avait tout en lui, de cette nature humaine dont certains philosophes s’échinent à affirmer qu’elle n’existe pas. Tout en lui parle, crie, pleure, éructe, éjacule : Bien et Mal, Ombre et Lumière, du diabolique dans le regard qui soudain devient angélique, dans les déclarations d’amour ou de désir… 

Certaines un peu dérangeantes - à une femelle  chimpanzé ? A une enfant mineure ? Grands dieux ! Ferré balançait tout en vrac, grandeur et bassesses de l’humain, douleur de vivre, saveur amère de coucher avec la mort, avant de finir seul. Forcément. Tout seul, peut-être, mais peinard.

3 Léo m’a parlé du Temps, je l’ai pris en pleine poire

"Ne chantez pas la mort, c’est un sujet morbide, le mot seul jette un froid aussitôt qu’il est dit". La musique était signée Ferré, mais ces mots étaient ceux de Jean-Roger Caussimon, son complice, qui lui cisela longtemps des textes magnifiques (Mon camarade, Comme à Ostende, Le temps du Tango). … Caussimon ? Qui donc s’en souvient aujourd’hui, si l’on a déjà oublié Ferré ?

Tout dans l’évocation du Temps nous amène à la Mort. Ce n’est pas une découverte. Brassens préférait en rire, il lui semait des fleurs dans les narines. Brel ressassait la souffrance de vivre avec l’idée, mourir cela n’est rien, mais vieillir… Léo mettait en scène le couple maudit, les deux rôdaient dans la coulisse et dans les couplets, partout. Avec le Temps, va tout s’en va, cette chanson écrite en deux heures, pour beaucoup la plus grande des chansons françaises, et que lui, l’auteur n’aimait pas tant que cela, lire pour comprendre cette évocation... Pour tout bagage on a 20 ans, on a l’expérience des parents… Le Temps, le pire ennemi de l’homme.

Et du couple, aussi. "Et maintenant tu vas partir, tous les deux nous allons vieillir, chacun pour soi, comme c’est triste. Il te reste encore de beaux jours, profites-en pauvre amour, les belles années passent vite… (In La vie d’Artiste)

Pour le reste, oui, le Temps fait son travail de sape, démoniaque et consciencieux. Œuvre de banalisation, les premiers disques sont tombés, c’est bien le mot « dans le domaine public ».  Ceux des années Barclay bientôt suivront, vendus pour trois sous, dans des packages de fortune ; avec des photos le plus souvent laides à pleurer.

4 Léo m’a refilé sa Mélancolie, j’en serai jamais guéri

Tout passionné de Ferré en passe-t-il par ces phases où il se demande si ce n’était pas la pire fréquentation qu’on pût s’imaginer ? A porter sa vie sur son dos, sans être un saint ni un salaud, (in La Marseillaise  ) c’était quand même le genre de type à vous coller un blues pire que la discographie de Blind Willie McTell, ou tout autre noir aveugle des années 30 et 40. Ferré dans ses moments sombres, est un désespoir à lui tout seul. Ce désespoir qui est "une forme supérieure de la critique", et qu’il proposait  de rebaptiser, faute de mieux, « bonheur ». 

D’aucuns disent aujourd’hui « vie de merde », mais Léo n’a pas connu le temps des hashtags.  Et si toutes ses chansons se retrouvent sur YouTube, pas sûr que la génération du net y trouve son bonheur. Avoir grandi avec Ferré, c’est à la fois pouvoir chanter « L’Espoir », et en même temps n’en avoir aucun. C’est songer à Charlot à l’âge de Chaplin. Et se consoler dans la mélancolie, qu’un défunt ami à moi nommait joliment « ce doux bonheur d’être triste ». Ou bien « un désespoir qui a pas les moyens ». Comme on voudra.

5 Ferré m’a dit des mots que je n’ai pas compris

Léo n’était pas que poète, chanteur, rimailleur de fortune ; il y avait un visionnaire en lui, y compris dans quelques textes abscons auxquels lui-même, probablement, n’entravait que quouique. C’était son côté rimbaldien, « Je est un autre » : le poète agence les images qu’un Autre à l’intérieur lui dicte. Au lecteur-auditeur de décoder l’énigme, ce  « comble du sens », comme résumait Lacan. 

Il y a chez Ferré de ces textes qui parlent d’abord à l’émotion pure. Et de toutes, comme dit Bernard Lavilliers annonçant cette belle version, La Mémoire et la Mer est sans doute la plus mystérieuse. Mais je proposerais aussi le très étrange Les Amants Tristes, où les images se percutaient dans les rêves de certains adolescents s’imaginant une vie nourrie de poésie, loin des pressions destructrices de nos quotidiens. « Demain je lui dirai des hiboux qui s’envolent ».

6 Ferré m’a annoncé l’avenir, il ne s’est pas gouré

Juste deux citations : « la musique se vend comme le savon à barbe. Pour que le désespoir même se vende, il ne reste qu’à en trouver la formule. Tout est prêt : les capitaux, la publicité, la clientèle... Qui donc inventera le désespoir ? » (in « Préface »)

Et puis : "Les flics du détersif vous indiqueront la case où il vous sera loisible de laver ce que vous croyez être votre conscience, et qui n’est qu’une dépendance de l’ordinateur neurophile qui vous sert de cerveau". (in La Solitude )

Si vous n’y voyez pas notre temps d’aujourd’hui… Marchandisation de l’art et de la création.  Exploration sans limite qu’offrent les neurosciences. Et ces algorithmes qui analysent nos désirs nos goûts et jusqu’à nos incertitudes, alors… écoutez qui vous voudrez. Il y a bien plus de chanteurs qu’on peut en écouter

7 Léo m’a bercé d’Utopie, ça vaut bien le Père Noël

Pardonnez-moi la confidence : au Père Noël, je n’ai pour ma part jamais eu le droit de croire. D’entrée de jeu, on m’expliqua toute la combine, ce baratin juste bon pour les mômes, donc pas pour un « génie » tel que moi. Qu’importe s’il n’y avait pas plus « de génie » dans ce 2-pièces-cuisine, que de talent dans un texte de …  (Mettez ici qui vous voulez, Zaz ou Cali, un autre, ils se valent tous). 

Je sais dire aujourd’hui que l’absence de merveilleux dans l’enfance est un manque incurable. On le cherchera partout, tout le temps. On voudrait le trouver dans un ciel visité d’Ovnis, ou jaillissant des eaux profondes du Loch Ness. Voire aux tables d’un Ferré, évoquant ces "couteaux pour trancher le pain de l’amitié, et des armes rouillées pour ne pas oublier, qu’il y en a pas Un sur Cent… mais que pourtant ILS existent"… ILS ? Qui ça, Léo ? Les lutins, le Père Noel ? 

Nan, mec : les Anarchistes. Jadis, certains amis riaient quand à la fin d’un repas trop arrosé, je me risquais à bramer ce brûlot en guise de profession de foi. Naïveté de l’ado se berçant d’idéal et de rêve. 

N’empêche, je ne rirais pas aujourd’hui de l’Utopie tapie derrière les rimes. Il me semble au contraire que c’est précisément parce que l’Utopie est irréaliste et irréalisable, qu’il faut prendre soin de la cultiver. Comme les marins observent en mer ce lointain qu’ils n’atteignent jamais, qui se nomme horizon. Ces vieux adultes qui croient encore en l’Anarchie, n’ont peut-être pas tout à fait digéré l’info terrible à propos du Vieux Barbu avec sa hotte sur le dos. 

De même  ceux qui croient pouvoir le croiser dans les lieux de prières ? Léo, me semble-t-il, ne croyait pas plus que ça à l’Anarchie comme système applicable. Le drapeau noir, c’est encore un drapeau (in « Et Basta ! ») Mais il savait qu’il faut cultiver l’Utopie, ou L’Espoir, comme il faut préserver l’Espérance avec Saint Augustin. C’est le désir d’Utopie qu’il faut cultiver en nous. Bien plus rassérénant au fond, que toute croyance, toute certitude, toute conviction. Se bercer d’Utopie, c’est avoir Foi en l’homme, et se dire qu’un jour, ça finira bien par marcher. Dans dix mille ans… ?

8 7 + écouter et lire...

... l’intégrale de Il n’y a plus rien. La Quintessence de Ferré s’y trouve. 

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