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7 clefs pour comprendre le macronisme

Décoder Par Eric Le Braz 21 février 2017

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Le macronisme se pratique avec les bras. 

JEAN-PHILIPPE KSIAZEK / AFP
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S’il gagne la présidentielle, il faudra bien vous y faire. Penser comme Macron, c’est suivre une stratégie musclée en marketing et en techniques managériales. Et aussi se prendre pour un héros de roman. 

Pas simple de cerner un ovni ni ni. Ni à droite, ni à gauche, l’énergumène inattendu qui monte et qui descend dans les sondages picore en fait à droite ET à gauche.  C’est donc un être hybride de drauche et de groite qui va enfin présenter son programme le 2 mars. En attendant, on a l’impression qu’il dit tout et son contraire en marchant à tâtons dans toutes les directions.

Mais si c’était étudié pour ?

On a rencontré l’un de ses conseillers pour essayer de décortiquer cet objet politique indéfinissable. L'économiste et expert en communication Robert Zarader a accompagné François Hollande à partir de 2010 et il est, entre autres, l’inspirateur (« pas l’auteur », précise-t-il) de la formule du « président normal ». On dit aussi qu'il est à l'origine de  "la France en Marche"...

Aujourd’hui, ce gourou de la com’ très discret est dans l’écurie de Macron car il croit à sa stratégie qu’il qualifie étrangement de « mouvementiste ». Le mouvementisme, c’était un truc à la mode à la gauche de la gauche dans les années 2000. On se « coordonnait » alors autour d’un objectif précis pour créer un mouvement. Et c’est ainsi que naquirent les altermondialistes, Attac ou Droit au Logement. Aujourd’hui, c’est En Marche !

Zarader a d’ailleurs conseillé cette stratégie à Hollande : « J’ai lui ai toujours dit et écrit que s’il souhaitait être candidat, il n’y avait aucune voie dans les partis et qu’il fallait être mouvementiste. »

Penser et agir en dehors des clous ? La révolution culturelle était trop importante pour un François Hollande formaté par des décennies de Solférino et qui a finalement choisi de renoncer plutôt que de transgresser.

Emmanuel Macron n’a pas ces pudeurs. Au contraire. Il apparaît singulièrement sans filtre au regard des discours souvent pré-mâchés de ses adversaires. Et ses dernières déclarations les plus provoc' sur la colonisation ou les cathos sont à regarder à l’aune de cette stratégie du slalom qui s’inspire peut-être autant du marketing de la grande conso, des techniques managériales et de la littérature que des sciences politiques.

1 Macron n’a pas besoin de parti, il a un fan-club

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Les marcheurs, un casting qui résume la France. 

En Marche !

Même si En Marche ! a de nombreuses caractéristiques d’un parti, c’est d’abord et surtout un mouvement qui regroupe des gens qui ont en commun d’avoir envie de « faire des choses ». On ne rentre pas dans ce truc pour faire carrière ou réciter à des mantras idéologiques comme au PS, au FN ou chez LR. Non, on adhère super facilement en ligne, puis on s’engage, on se mobilise, on réunionne et on agit. Regardez le mapping des bientôt 4 000 comités. Il y a près de  200 000 adhérents à ce machin bizarre un peu partout en France. C’est une sorte de Nuit debout bien coiffée et ultra décentralisée (à Paris, c’est à l’échelle de la station de métro). Macron réussit à mobiliser des gens intégrés dans le système qui veulent faire bouger le système.

Mais pour en faire quoi ?

Ça, c’est pas clair mais c’est pas grave. En Marche !, ce n’est pas du militantisme à l’ancienne mais du néo mouvementisme cher à Robert Zarader : « On est dans une société devenue très horizontale. Il n’y pas de raison que la seule chose qui reste verticale soit les partis politiques. On ne veut plus rentrer dans un parti pour être chef. C’est comme dans une boîte : on peut changer, bouger. Et ça, Macron l’a compris. Quand il crée en marche, il va dans le sens de l’histoire. »

Ce qui ne l’empêche pas d’incarner l’homme providentiel les bras en croix. Mais la posture n’empêche pas l’intelligence collective produite par les marcheurs. Et la stature du sauveur est de toute façon inhérente à la présidentielle : « La verticalité jupitérienne est le contre-coup du président normal. Ils ont tous besoin de dire qu’ils ne sont pas normaux », décrypte Zarader.

Macron a une trajectoire et une personnalité fondamentalement anormales. Mais il parvient à rassembler des gens normaux. Son cœur de cible, c’est  sans surprise les cadres sup’ où il obtient 32 % des intentions de vote mais aussi les professions intermédiaires où il domine à 25 % (contremaîtres, cadres de proximité, employés qualifiés, travailleurs sociaux, infirmières, instituteurs...). Bref, Macron, c’est le candidat des classes moyennes, pas encore déclassées, qui ne veulent pas faire exploser le système mais l’améliorer.

2 Macron n’a pas besoin de doctrine, il a un style

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Le fameux final gaullien, vu sous un autre angle.

En Marche !

On le croyait social-libéral, Zarader le trouve plutôt libéral-libertaire, limite « situationniste » ce qui explique certainement qu’il séduise tant Dany Cohn-Bendit !

Mais la posture n’est pas le positionnement. Dans Révolutions, son livre mi-confessions, mi-visions, il décrit en quelques phrases où il se situe (et sans situationnisme) : « Réconcilier les France, c'est répondre au désir des Français d'une prospérité juste ; la liberté pour chacun de créer, de se mouvoir, d'entreprendre ; l'égalité des chances pour y parvenir ; la fraternité dans la société, en particulier pour les plus faibles. »

Bref, Macron se reconnaît dans les valeurs de fraternité et d’égalité des chances chères à la gauche tout en revendiquant la liberté d’entreprendre, credo de la droite. Il se positionne finalement à l’intersection de la catégorie de Français la plus nombreuse.  28 % des Français se considèrent de gauche. Ils sont autant à droite. Et 14 % au centre. Mais 30 % refusent de choisir ! Hé bé, ça fait un sacré potentiel surtout si on y ajoute les 14 % de centristes orphelins de Juppé et de Bayrou.

Certes, une partie de ces allergiques au clivage droite/gauche se retrouveront chez les abstentionnistes, Mélenchon ou Le Pen. Mais il reste un vivier de pragmatiques prêts à laisser la main à un gouvernement de techniciens compétents et qui considèrent que les clivages ont changé. Le pari de Macron, c’est que l’élection ne se jouera pas entre la gauche et la droite, mais entre progressistes et conservateurs. Ou, si on utilise d’autres marqueurs, entre libéralisme décomplexé et repli identitaire. Ou encore entre optimistes et pessimistes. Ou entre intransigeants et bienveillants. À chaque fois Macron coche une des deux cases. Et Marine, Fillon ou  Mélenchon l’autre. Avec Hamon, c’est plus compliqué.

Mais il a d’autres moyens de se démarquer. Dans l’interview qu’il donne à Jérôme Garcin de l'Obs dont on a d’abord retenu les passages sur Zemmour ou la Manif pour tous, il y a quelques saillies ciselées comme… du Mitterrand :  « La fonction présidentielle réclame de l’esthétique et de la transcendance. » Et plus loin : « Être candidat à la présidence, c’est avoir un regard et un style. Aussi vrai qu’un écrivain a un regard et un style. »

On a parfois l’impression qu’il a fumé la moquette quand il affiche cette ostensible et naïve confiance en lui. Mais il faut avoir le melon pour viser aussi haut et Macron se voit comme un personnage de roman. Ce qu’il est d'ailleurs avec sa destinée fulgurante et sa vie privée en dehors des clous. Mais il n’est pas le seul, ce Rastignac picard qui défie le Rougon-Macquart sarthois, la fille de l'ogre et le Petit chose du PS…

3 Macron n’a pas besoin de programme, il a des idées

Vidéo pédago de En Marche ! sur une micro mesure macronienne.

Écoutons Macron face à Jérôme Garcin encore : « On me reproche de n’avoir pas de programme, mais, ce qui compte, c’est le projet ! Je donnerai le programme pour nourrir le Moloch médiatique et politique. Mais je crois davantage au contrat moral passé avec la nation. »

C’est bien enveloppé mais c’est aussi parce que son équipe était à la bourre qu’il n’a encore rien sorti. Mais l'avantage quand on n'a ni doctrine, ni programme, c'est qu'on peut avaler, sans risque de fausse route, les quatre malheureuses revendications de François Bayrou...

On a donc beaucoup glosé et pas mal moqué sur ce programme très tardif. En fait, à défaut de document formaté, il a annoncé une impressionnante ribambelle de mesures. Du droit de pétition en ligne pour provoquer des débats au Parlement à l’autorisation de la Procréation Médicalement Assistée (PMA) pour les femmes homosexuelles mariées, un fan les a recensées, il y en a pour 6 minutes de lecture.

Il n’y a pas dans ce catalogue assez ennuyeux à feuilleter réellement de propositions chocs. Macron est un personnage plus glamour que ses idées et son package économique dévoilé le 24 février aux Echos oscille entre post Hollandisme et Fillonisme light. Il goûte peu les propales radicales du type « revenu universel pour tous » ou « 500.000 fonctionnaires à la trappe » (il n'en supprime "que" 120.000 dans son interview aux Echos : c'est un cost killer "humain" en quelque sorte. Il préfère les ajustements ciblés comme l’assurance chômage pour les démissionnaires et les indépendants ou l’intégration du RSI dans le régime général. 

Le chef des marcheurs peut sembler parfois se déplacer hors sol quand il se sent touché par la grâce, mais c’est aussi l’inventeur plus prosaïque des bus Macron.  Il a comme ça dans sa besace programmatique des tas de micro-mesures très macroniennes comme une  « Boite postale et un coffre numérique gratuits pour les SDF dans chaque mairie ou poste. »

Toutes ces idées proposées par ses marcheurs (comme la vente de médocs à l’unité) ou peaufinés par les technos autour de Jean Pisani-Ferry ne feront pas un programme, mais un bon stock de projets qui serviront pendant cinq ans à alimenter le « moloch médiatique et politique ».

4 Macron n'a pas de dogmes, mais il a bien une idéologie

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Macron tricolore à Toulon.

En marche !

Le macronisme n’est pas tout à fait du libéralisme. Il ne réclame pas moins d’État, moins de fonctionnaires mais une logique différente : « L’intervention de l’État relève plus de l’encouragement et de l’accompagnement que d’une logique d’assistance et d’assurance », résume Robert Zarader.

Le macronisme n’est pas non plus soc-dem. « C’est une logique plus centrée sur l’individu que sur les classes sociales, poursuit Zarader. Autrement dit, Macon veut donner les moyens de l’égalité pour tous, plutôt qu’imposer l’égalitarisme. »

C’est sa nuance. Le macronisme est un uberisme social,  un individualisme encadré. 

Et cette idéologie est aussi une stratégie marketing car les individus ont un réflexe de consommateurs, pas de citoyens, en "comparant les propositions des candidats en fonction des bénéfices qu’elles peuvent leur apporter" explique aussi Zarader dans lesjours.fr

5 Les ressorts d'un contrat de confiance

Et en plus, il vous fait des petits massages. Si c’est pas un candidat bienveillant, ça ! 

Quand Macron affirme vouloir passer un contrat moral avec les Français, on se demande parfois si ce n’est pas un vendeur de Darty qui veut nous faire signer un contrat de confiance. Et en fait, oui.

Macron correspond bien aux nouveaux dogmes du marketing de la distribution. Car, après tout, voter pour un président c’est comme acheter un lait UHT, on a besoin d’avoir confiance dans le vendeur et la marque.

Le chercheur Philippe Moati, cofondateur de l’ObSoCo (Observatoire Société et Consommation), a théorisé ce besoin de confiance du consommateur. Pour ce prof d’économie, la confiance repose sur trois piliers : la compétence, l’intégrité et la bienveillance. Or qui coche les trois cases dans cette présidentielle ? Hamon comme Macron ont fait de la bienveillance le cœur de leur positionnement. « Mais , estime Robert Zarader, sur la compétence, Macron a une prime par rapport à Hamon. Et l’intégrité est devenue le point faible de Fillon… » 

6 La stratégie de la provoc

« Parce que je veux être président, je vous ai compris et je vous aime ! » L'ambition, l'empathie, la romance : tout est dit. 

Le problème avec la bienveillance, c’est qu’à force de ressentir de l’empathie pour une partie de la population, on braque l’autre camp. Emanuel Macron semble l’avoir appris à ses dépens lors de ce mois de février de tous les dangers. Sortir le même jour qu’on avait humilié les cathos tradis puis affirmer que la colonisation était un crime contre l’humanité, c’était s’aliéner à la fois la gauche et la droite.

On imagine pourtant mal Macron commettre d’aussi grosses bourdes sans les avoir préalablement soupesées. Car à force d’être bienveillant, on peut paraître lisse, voire, insulte suprême, bisounours. Et la bienveillance commence à avoir un peu de plomb dans l’aile si l’on en croit les toutes dernières études.

Avec sa sortie anachronique sur la colonisation, Macron a réussi à séduire une partie de l’électorat et à braquer ceux qui, de toute façon, ne l’aimaient pas. Tenir un meeting encerclé par des militants FN à Toulon, c’est très bon pour l’image ça, coco.

D’ailleurs, notre gendre idéal a toujours aimé lâcher de telles bombinettes mais en général, c’était pour agacer la gauche (quand il voulait que les Français rêvent de devenir milliardaires). Maintenant, en choquant le bourgeois et le pied-noir, il prouve plus sa témérité que son courage. Comme un bon élève qui veut impressionner le prof quitte à être hors sujet.

Et à cet égard, ses « excuses » et sa référence au « Je vous ai compris » de de Gaulle semblaient singulièrement à côté de la plaque puisque justement les pieds-noirs reprochent à de Gaulle de les avoir bernés avec sa « compréhension » ! Séquence surréaliste dont la chute paradoxale est «  Je vous aime ». 

Mais cette posture sentimentale est finalement terriblement macronienne. On a pu écrire que le macronisme est un donjuanisme. Parfois maladroitement mais toujours avec emphase, le romanesque Emmanuel est toujours en conquête, il cherche à séduire avant de convaincre. C’est sa force. C’est sa faiblesse. 

7 Macron et Hamon sont dans un bateau....

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Cherchez l'intrus !

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La curiosité positive dont a bénéficié Macron se cristallisera ou pas en intentions de vote après l’annonce de son programme et ses réponses concrètes aux angoisses des Français qui ne se contenteront probablement pas de sa positive attitude.

Deux scénarios sont alors possibles. Soit, dopé par le ralliement de Bayrou, Macron se maintient à plus de 20 % et il bénéficiera du réflexe de vote utile d’une partie de la gauche qui craint Fillon et qui a de surcroît peur que Hamon succombe face à Le Pen. Voter Macron est alors un vote de raison

Soit, Macron décroche et Hamon peut récupérer la mise sur sa gauche. Car voter Hamon est un vote de cœur.

Mais les deux votes sont aussi étrangement cousins, peut-être plus que ce rapprochement impossible entre Hamon et Mélenchon. Les personnalités des deux hommes sont compatibles, Hamon fut un secrétaire d’État à la conso prompt à prendre des mesures quasi macroniennes. Et tous deux pourraient tout à fait devenir le premier ministre de l’autre.

Car pour être président, il faut aussi construire une majorité présidentielle a priori inédite sous la Ve.

Pas un des candidats, à part Fillon peut-être et encore, ne peut réellement escompter bâtir une majorité parlementaire autour de son camp. Il faudra composer à sa gauche et à sa droite. Pour Macron, c’est construire une alliance de « majorité d’idées » avec les centristes (UDI + Modem) et les socialistes.

« Il n’y a pas d’autres solutions que cette majorité d’idées car il n’y a pas d’autres structurations politiques possibles, analyse Robert Zarader. En France, il n’y a plus un groupe majoritaire. Même la droite n’est pas majoritaire. Il y a une extrême droite, une extrême gauche, une droite classique, une droite un peu centriste, une gauche social-démocrate, une gauche de la gauche… Avec la dynamique présidentielle, il peut y avoir une majorité d’idées. De toute façon, il n’y  aura pas de majorité de partis. »

Pour Hamon, c’est d’ailleurs un peu la même chose avec quelques cocos en plus et des centristes en moins. Quant à Mélenchon, son intransigeance ostentatoire semble bien peu soluble dans une quelconque alliance.

Mais dans les deux cas de figure où l’un d’entre eux est au second tour, Macron et Hamon sont condamnés à s’entendre s’ils veulent 1) gagner 2) avoir des députés.

Et l’intérêt du macronisme, c’est bien son pragmatisme.  Reste à savoir si Hamon saura (et pourra !) faire preuve de souplesse le moment venu…

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