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7 réflexions dare-dare sur l’ART et le BEAU

Inspirer Par Hervé Resse 19 mars 2019

7 réflexions dare-dare sur l’ART et le BEAU

Grotte de Lascaux

France Culture
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Qu’est-ce donc qui est beau ? Ce que j’aime ? Ce qui est démontré comme beau ? Par qui ? Ce qui a su passer les frontières de l’espace et les barrières du temps ? Est-il possible de se faire une idée claire sur le sujet ?

J’avais un prof de français (ou de philo) qui avait imposé cette règle simple et indiscutée : toute dissertation commençant par « de tous temps, les hommes ont pensé (jugé, estimé) que… » vaudrait par principe 3 points de moins à son auteur. D’une part du fait de sa banalité, car ce genre d’intro peut s’appliquer à tout sujet ou presque ; mais plus encore du fait de l’incompétence de l’élève à démontrer précisément ce qu’il se contentait d’affirmer, en réalité par facilité.

Pour autant, comme la création artistique remonte à la nuit des temps (au cœur des Grottes de Lascaux ou Chauvet, on « taggait » déjà), on aurait assez spontanément envie d’affirmer que « de tous temps, les hommes se sont interrogés pour savoir ce qui était beau ou non ». Soit ! La représentation de la vie et la création artistique, quelle que soit la voie choisie (peinture, musique, chanson, sculpture, poésie, etc.) existent dans presque toutes les civilisations, à toutes les époques, sauf là on les interdit pour raisons religieuses ou par censure politique. 

Si nous avons choisi en illustration cette représentation forcément anonyme, multi séculaire, et d’une incroyable intemporalité, prise justement dans la grotte de Chauvet, c’est peut-être pour suggérer que le beau peut exister, de façon presque miraculeuse, indépendamment de son auteur, de l’époque et du lieu…

Les transmetteurs de philosophie nous aident à faire le point. Et ici nous les remercions de nous aider à les exprimer « en 7 points ». On ne va pas refaire ici l’histoire, mais on peut s’appuyer sur quelques principes aujourd’hui considérés comme solides.

1 Le Beau est subjectif

7 réflexions dare-dare sur l’ART et le BEAU

Portrait de Nicolas Boileau

La question de fond, on le sait bien, revient toujours, lancinante et têtue : savoir « si des goûts et des couleurs on peut disputer »… ou pas ! Peut-on trancher le débat sur (par exemple), les talents respectifs de Billie Holiday, Céline Dion, Barbara, ou disons… Zaz ? Ce simple sujet a longtemps fait débat. Les classiques du XVIIème siècle tombaient d’accord (sauf peut-être pour Zaz, mais ce n’est pas certain.) Ils estimaient qu’on peut décider par la raison, de ce qui est beau ou non : « Rien n’est beau que le vrai, le vrai seul est aimable », affirmait Boileau dans l’Art Poétique.  Sauf que quand j’allume ma radio, et que je tombe sur Céline Dion, c’est indubitablement VRAI (bon sang ! c’est elle !!), mais cela devient-il pour autant AIMABLE ?

Aux classiques français, les empiristes anglais (dont Hume) répondaient qu’était beau, esthétique, ce qui touchait nos sens et nos corps. Ce n’était pas faux, sauf qu’ils en déduisaient que ces critères s’imposent finalement à chacun : était beau ce qui était reconnu comme tel par tous. Sauf qu’en décidaient ceux qui avaient le pouvoir d’en décider. Les classes dirigeantes, en somme. La cour, et ses puissants, faisaient le goût. Les roturiers tentaient de s’en approcher, quant au peuple, pour l’essentiel il riait de ce qui passait à sa portée.

Ces deux approches, que chacun peut intimement continuer de tenir pour justes, sont dépassées du point de vue des idées. Il est aujourd’hui admis que les critères esthétiques sont éminemment subjectifs : est beau ce que JE reconnais comme tel. Et cela n’oblige personne à penser comme moi, ni ne m’autorise pas à définir mon point de vue comme vrai. En clair, il y a VRAIMENT des gens qui trouvent que Zaz, elle chante drôlement bien. 

Aucun jugement ne s’impose pas à autrui. Sauf qu’il m’est difficile de l’admettre. Emmanuel Kant l’explique : « Celui qui a conscience de trouver en quelque chose une satisfaction désintéressée ne peut s’empêcher de juger que la même chose vaut pour chacun, et lui offre « une satisfaction semblable ».  Si, si, je t’assure ! Écoute le dernier Céline Dion, il est VRAIMENT magnifique. MA-GNI-FIK.

2 Notre vision du Beau est sous influence culturelle

7 réflexions dare-dare sur l’ART et le BEAU

La Joconde de Léonard de Vinci

Leemage

Nos propres jugements naissent de nos émotions, de nos ressentis face à l’œuvre d’art. Ces émotions sont légitimes dès lors qu’elles nous appartiennent. Mais elles sont aussi influencées et façonnées par : notre classe sociale d’origine, notre éducation. Puis par nos connaissances acquises ; mais aussi par notre environnement culturel et notre histoire. Ainsi, ce que j’aimais il y a vingt ans me laisser aujourd’hui indifférent, voire m’étonner : « Comment ai-je pu aimer une daube pareille ? » 

Le beau est affaire de culture. Chaque jour 20.000 personnes viennent admirer La Joconde au Louvre. A l’évidence il s’agit d’une référence de notoriété mondiale. Elle ne cesse de fasciner au-delà des siècles, et l’œuvre intrigue encore. Une des dernières questions « à la mode » invite par exemple à soulever ce lièvre : « Et si Mona Lisa était un homme ? » Demain, peut-être on se demandera si Léonard de Vinci ne faisait pas en réalité travailler sa femme, et signer les peintures à sa place. 

Il faut de plus ne pas oublier que le mot culture renvoie vers deux axes différents, complémentaires. Il y a d’une part ce qui relève des niveaux de connaissances et compétences acquises par chacun, qui varient au sein d’un même groupe d’humains. « On est plus ou moins cultivé », dans des domaines différents. J’ai un voisin qui est expert. Mais en rap. 

Et il y a d’autre part la dimension anthropologique de la culture : elle est ce que partagent les membres d’une même société (pays, région, groupe d’appartenance), qui les aide à vivre en cohésion (même relative). Ainsi, serons-nous plus facilement touchés par ce qui nous est proche : si je suis lycéen pauvre dans un établissement chic, je vais devoir m’intéresser aux goûts de mes congénères pour tenter d’y trouver ma place.

Ce qui nous arrivera d’une culture différente exige de notre part plus d’attention. Il faut alors s’en remettre aux aptitudes de chacun à se confronter à l’inédit, l’inconnu, l’étrange ou l’étranger. Faire une première expérience du théâtre japonais traditionnel, le No, demeure plus d’effort que « tourner les serviettes comme des petites girouettes ». Encore que… Pour un habitant de Yokohama…

3 Des goûts et des couleurs, on ne dispute pas

« Disputer » (et non « se » disputer) c’est apporter des arguments scientifiques, les confronter, les opposer les uns aux autres. Kant aura su dépasser l’opposition des philosophes qui l’avaient précédé, en dépassant leur logique des contraires. Le beau est selon lui, la « rencontre merveilleuse de l’intelligible et du sensible » (nous citons ici Luc Ferry expliquant l’approche kantienne).  

On peut néanmoins considérer que le degré de connaissance que l’on a, ou pas, d’un Art, permet d’enrichir nos points de vue. Un expert serait plus autorisé qu’un néophyte à définir des critères objectifs. On ne devrait jamais que dire « j’aime », ou « je n’aime pas ». Cela n’interdit pas aux critiques d’exercer leur métier. Qu’ils soient experts en peinture, chroniqueurs littéraires, ou rock-critiques, ce qu’ils estiment de qualité prend force sinon de loi, du moins sert de base à des disputations. Et ce qu’ils décident de démolir perd du coup tout intérêt, du moins l’espèrent-ils. Relisons ici les récentes critiques sur le dernier Houellebecq, on voit comme la critique tend à imposer ses propres critères comme justes.

Qu’ils aient ou non raison (si on peut en décider) ne change rien sur le fond : mon goût m’appartient, et la connaissance qu’en a autrui ne s’impose pas à moi. Je conserve mon droit de juger contre les spécialistes. 

À l’extrême on peut aussi se demander si le Laid peut avec pertinence concurrencer le Beau ? Illustration avec les Shaggs, cliquez sur la vidéo, vous allez vous régaler. Universellement reconnues (du moins par ceux qui les ont entendues) comme le plus mauvais groupe de l’histoire du rock. Mais le grand Frank Zappa avait conclu que musicalement, ce qu’elles avaient enregistré « était finalement bien plus intéressant que les Beatles » !

4 Des goûts et des couleurs, on peut discuter

7 réflexions dare-dare sur l’ART et le BEAU
!Pnoze

Discuter, c’est échanger des arguments. Confronter nos subjectivités, nos expériences, exprimer nos émotions. Il faut pour cela reconnaître qu’autrui est aussi légitime que nous à exprimer les siennes. On a vu que ce n’est pas si facile. Mais nous pouvons alors discuter de ce que nous aimons ou non. Cela devient alors un dialogue, un échange, un jeu de communication : jusqu’où suis-je prêt à admettre qu’autrui peut penser différemment de moi ? Puis-je ou non convenir que ses jugements sont aussi exprimables que les miens, quoi que j’en pense ? Comment ose-t-on comparer Zaz et Ella Fitzgerald ? PARCE QUE ! 

Sur ce sujet, comme sur tant d’autres, il faut dire et redire la belle phrase de Montaigne : « Je donne mon avis, non comme juste, mais comme mien ». Ce qui est difficile à admettre, c’est que la réalité n’existe pas. Il y a le réel, ce qui existe. Et nous n’en avons que des perceptions, lesquelles varient selon les individus. Ces émotions peuvent dépendre du temps, de l’environnement, du contexte où nous les observons (par nos sens). En somme, toute disputation sur l’Art, le Beau, les goûts, les couleurs, ne peut donner lieu à aucune conclusion quant au fait de savoir « qui a tort et qui a raison ». Discuter, oui ; disputer, non ; ou alors sans volonté aucune d’aboutir à la VERITE. 

Du coup, quand le site !Pnoze nous propose de contempler les « 15 pires œuvres d’art au monde », on peut tout aussi bien applaudir à leur choix que décréter « ce n’est qu’un avis…  et ça se discute… » . D’ailleurs ce n’est pas parce que c’est dit sur internet que ça devient vrai.

5 Le Beau atteint parfois l’Universel

7 réflexions dare-dare sur l’ART et le BEAU
Grande Halle de La Villette

Il est des œuvres qui se rient des frontières, et résistent aux années. On a cité La Joconde, on pourrait dire Mozart, Les Beatles, en admettant alors que ces trois exemples renvoient à notre culture occidentale, eurocentrée. On pourrait de même dans chaque culture, chercher et trouver des œuvres dépassant le cadre de leur culture de départ, pour accéder à l’universel, ou (et) à l’intemporel. Shakespeare et Molière sont toujours joués. Mais souvenons-nous de l’exposition Toutankhamon : en 1967, André Malraux l’inaugurait au petit Palais de Paris, ce serait un succès gigantesque : 1.260.000 entrées payantes, plus du double de ce qui avait été enregistré un an plus tôt une exposition Picasso.

Notons au passage qu’une exposition « Toutankhamon le Retour », se tiendra à la Grande Halle de la Villette Du 23 mars au 15 septembre 2019, et ce seul exemple illustre que toute culture, par-delà les frontières du temps et de l’espace, peut accéder à l’universel, à l’intemporel. Vases Ming, sculptures africaines, théâtre No, ragas indiens. Dans tous les arts et sous toutes les latitudes, certaines œuvres accèdent à ce statut : comme le dit un site de vulgarisation philosophique : « L'arbitraire du goût semble parfois transcendé par la force de l'œuvre ».

6 Savoir distinguer le Beau de l'Agréable

France Culture

Là encore, Emmanuel Kant apporte une clé, et merci à France Culture pour cette élégante émission qu’il lui consacre. Si l’on prend le temps de l’écouter.

Le beau et l'agréable et ne relèvent pas des mêmes émotions. « La satisfaction produite par l'agréable est liée à un intérêt » écrit ce bon vieux Manu. Je peux alors admettre que tout le monde ne partage pas mon intérêt. Le goût se forme, évolue avec l’expérience : il est rare qu’on soit œnologue à 12 ou 15 ans, par exemple.

En revanche, le jugement esthétique, le beau, comme il semble s’imposer à nous, se vit comme « désintéressé » : il est beau indépendamment de mes besoins. Donc, j’aurai tendance à l’estimer comme « universel ». C’est beau et pis c’est tout. C’est cela que nous peinons souvent (relire le point 1) à accepter : comment peut-on ne peut pas partager notre point de vue désintéressé ? 

La confrontation de son goût à une diversité plus grande tend à ouvrir l’esprit. Distinguer le beau de l’agréable aide aussi à bâtir des hiérarchies, à instaurer des critères de prééminence. Je peux aimer me taper un cheeseburger chez Burger King, mais admettre aussi qu’un déjeuner chez Paul Bocuse est une expérience plus raffinée. Encore que je ne sois jamais allé chez Paul Bocuse…

7 On n’en finit jamais de poser des questions sur l’Art et le Beau

7 réflexions dare-dare sur l’ART et le BEAU

Musée de Pierre Soulages

musee-soulages.rodezagglo.fr

Le travail sur le noir de Soulages fait jaillir la lumière, sa peinture est un éblouissement. En illustrant ce dernier aspect par une photo qui l’évoque, aucune arrière-pensée ne nous traverse qui ferait le lien avec les questions qui vont suivre. Il n’empêche : certains pourraient estimer que faire des tableaux noirs, c’est « juste n’importe quoi ». C’est de l’art contemporain, donc c’est bidon.

En voilà une question qu’elle est bonne, comme disait l’ami Coluche : l’Art contemporain est-il toujours de l’Art ? Ne frise-t-il pas parfois, sinon souvent, l’intellectualisme satisfait ? Luc Ferry cite volontiers Pierre Boulez, qui de son point de vue était largement surestimé. Mais d’autres seraient choqués qu’on puisse oser dire une chose pareille. 

L’art n’aboutit-il pas à un simple commerce, entraînant la pure spéculation, et incluant pourquoi pas l’imposture ? Lisez cet article consacré au très discuté Jeff Koons , qui est par ailleurs un des plus cotés au monde. Wikipédia précise aussi, dans l’article qu’il lui consacre, que « poursuivi à plusieurs reprises, Jeff Koons a été condamné au moins trois fois pour plagiat »… 

Des escroqueries pures et simples ont été démontrées (et démontées !) Ainsi dans les années 80, un magazine avait inventé une belle supercherie : un faux artiste peintre dissident russe, dont les tableaux étaient présentés comme géniaux. Ils avaient fait monter sa cote en flèche, alors que chaque toile avait été exécutée en moins de deux minutes, et sous contrôle d’huissier !

On pourrait à l’inverse estimer que poser de telles limites, ou même critiquer l’Art Contemporain, serait rejeter la modernité, l’audace, et donc être forcément « d’être réac »… Faut-il affirmer avec Léo Ferré que « La lumière ne se fait que sur les tombes », et que seul le temps permet de reconnaitre les génies, qu’ils aient nom Van Gogh ou Mozart ?

L’Art Contemporain exige-t-il d’être « révolutionnaire », « iconoclaste » ? Déconstruire l’Art est-il un DEVOIR ? Une nécessaire obligation ? On se souvient il y a quelques années d’une œuvre contemporaine représentant un tas d’ordures ; la personne chargée du nettoyage, croyant bien faire, balança l’œuvre à la poubelle !

Au plan juridique, faut-il rappeler que la définition d’une « œuvre » n’emporte aucune considération sur ses qualités esthétiques ? Des cas ont existé ; mais il est rarissime que soit refusé par un tribunal la dénomination « d’œuvre » à quelque travail de création que ce soit. 

Quand Paul Mc Cartney affirme que les Beatles « croyaient faire de l’art alors qu’ils donnaient en réalité naissance à une industrie », a-t-il raison, en partie ou totalement ? Existe-t-il un art de masse ? Bien sûr que oui : le cinéma, la musique, le jeu vidéo, sont des œuvres de création, mais leur ambition est d’en vendre le plus possible. Alors que La Joconde comme tableau est unique. On peut toutefois, comme le comique Steevie Boulay, en avoir une reproduction dans sa cuisine, et s’en vanter chaque fois qu’on le peut sur les ondes radiophoniques, comme preuve de son « bon goût » !

J’en parlais d’ailleurs avec lui la semaine passée (non, je déconne). L’Art est-il indispensable à la vie, comme le pensait Nietzsche, qui y voyait autant une dimension métaphysique que physiologique, une sensualité proche de l’excitation sexuelle ?

Autant de sujets de dissertations possibles. Attention, on ramasse bientôt les copies !

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