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Macron n’a pas encore gagné

Décoder Par Eric Le Braz 27 mars 2017

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Joel Saget / AFP
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Une semaine après le premier débat, tout semble plié. Mais on sait ce que deviennent les favoris des sondages…

Finalement, le grand débat n’a rien changé. Une semaine après la confrontation entre les cinq favoris sur TF1, les sondages radotent leurs prévisions, voire les amplifient : la finale se jouera entre Le Pen et Macron.  Et c’est le marcheur en chef qui gagne à la fin.

Mais dans cette présidentielle riche en rebondissements, on ne cesse de penser à la théorie du KO.  Et on a l’impression que tout peut arriver :   on va apprendre Emmanuel Macron s'est converti à l’islam ; les Russes vont envahir la Pologne ; Closer va sortir des photos trash de Marine Le Pen avec un amant issu d’une minorité visible ; Fillon va décrocher un non lieu ; Hamon va réussir à faire des phrases courtes ; les Français vont devenir de gauche…

Bon. On se calme. Cette élection n’a pas forcément besoin de nouvelles perturbations pour réserver des surprises. Car le taux d’indécis est encore tellement élevé que tout reste possible à défaut d’être probable.

Du coup, on est bien embêté. Car après avoir annoncé Fillon vainqueur à la primaire de la droite et Hamon à celle de la gauche, on avait promis de vous livrer le vainqueur de la présidentielle en mars. Désolé.  C’est encore impossible. Les éléments de mesure ne sont pas fiables et ils ne mesurent que la moitié du tout. On se sent myope, astigmate,  et un peu borgne en prime, des lunettes déformantes assorties, avec près d’un indécis sur deux inscrits. Alors, on a observé d'autres indicateurs que les sondages. 

D'abord, on a relevé les compteurs sur le web grâce à la suite logicielle « Radarly » de Linkfluence qui indexe les citations autour des candidats. On a aussi demandé à deux politologues aux analyses radicalement opposés ce qu’ils en pensaient. Et on est bien avancé : Laurent Bouvet qui vient de publier un intéressant recueil de ses chroniques sur La gauche zombie (Lemieux Editeur)– sur lequel nous reviendrons bientôt, comme Thomas Guénolé, auteur de la Mondialisation malheureuse (First) et chroniqueur inspiré, ne sont à peu près d’accord sur rien. Sauf sur un point : Macron n’a pas gagné.  Et là, on est bien d’accord avec eux.

Pour le reste, voici ce qu’il faut savoir pour comprendre pourquoi on n’y comprend plus rien. 

1 Fillon n’est pas encore carbonisé

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Le mur de pictos en ouverture de l'Emission politique.

Il est passé entre les balles lors du premier débat et a tiré sur tout ce qui bouge pendant l’Emission politique. En optant pour la contre attaque, accusant nommément François Hollande d’être à la manœuvre et de diriger le méchant cabinet noir, François Fillon adopte une stratégie sarkozyste de diversion. Les commentateurs estiment qu’il vient de tirer là sa dernière cartouche et les auteurs du livre qu’il cite, Bienvenue Place Beauvau, se couvrent. Mais le coup, même complotiste, est habile. Il revigore son camp (deux tiers des lecteurs du figaro.fr pensent que Hollande a monté une machination) et distille le doute sur l’intégrité supposée du camp d’en face.

Il a beau se faire étriller par le Huff et subir une cure détox au Monde, le candidat de la droite est loin d’avoir tout perdu. Déjà, parce que son socle reste inoxydable, incassable. Son fan club le soutiendra jusqu’au bout « même s’il avait tué sa fille » s’amuse Laurent Bouvet. Et cette vieille droite-là, c’est quand même 18 à 20 % de l’électorat.

Il reste à convaincre les autres. Ce sera très dur pour toucher les classes populaires effrayés par son programme et révulsés par sa cupidité hypocrite. Mais sa bonne tenue télévisuelle, son aplomb extraordinaire, son indéniable stature peuvent convaincre des indécis qu’il fera un bon candidat de second tour.

Malgré les affaires ?

Ce n’est pas forcément un problème pour un électorat qui privilégie la compétence sur la probité, l’idéologie sur la morale. Comme le rappelle Thomas Guénolé, « les casseroles n’ont pas empêché Chirac d’être élu en 2002 ».

Et surtout, les sondages pourraient bien sous-estimer le candidat des Républicains comme lors de la primaire. La base électorale de François Fillon, c’est une population âgée, plutôt rurale, qui est peu présente sur Internet. Or les enquêtes d’opinion s’effectuent aujourd’hui sur le web… 

2 Mélenchon se réveille

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Toujours le mot pour rire.

Sur le web, il est devenu le troisième homme. C’est arrivé la semaine du débat alors qu’il pointait à la cinquième ou quatrième place depuis le début de l’année. Lors du débat du 20 mars, il a réussi à imposer sa faconde tout en jugulant son arrogance naturelle. De nombreux jeunes électeurs l’ont découvert à cette occasion et il a subitement imposé une stature présidentiable qu’on ne lui connaissait pas ou peu.

Plus fort que lors du rassemblement de la République le samedi précédent, son éloquence et son sens de la répartie l’ont déjà fait grimper dans les sondages. Sur les réseaux sociaux et les médias, il est l’homme qui suscite le plus d’engagements qu’ils soient positifs ou négatifs : 144.000 posts favorables contre 146.000 pour Macron depuis le débat par exemple. Certes, il reste clivant et provoque de nombreux posts négatifs (132.000) mais enfin, il existe.

Jusqu’où peut-il aller ? Pas très loin si l’on en croit Laurent Bouvet. Pour le fondateur du Printemps Républicain, Mélenchon a beau réciter une rhétorique gaulliste, il reste incapable de convaincre les souverainistes qui pourraient faire l’appoint : « Il y a un côté délirant dans son programme. Ceux qui voteront pour lui sont dans la poursuite de l’illusion révolutionnaire ». Ce qui limite le potentiel : « S’il arrive à racler le plus possible, il ne dépassera pas 15 % », estime Laurent Bouvet.

Thomas Guénolé est moins affirmatif : « Tout pronostic est impossible, il peut se passer n’importe quoi. Les sondages ont aujourd’hui la fiabilité des entrailles de poulet ».

Mais on peut quand même observer le sens de la courbe et pour l’instant, elle grimpe pour Mélenchon. 

3 Hamon se délite

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Pourtant à Bercy, il y croyait...

C’est l’effet « Batman et Robin » que pointe cruellement Thomas Guénolé. A coté de Mélenchon, Hamon fait petit garçon. Et plonge dans les sondages…

Pour Laurent Bouvet, l’affaire est de toute façon pliée pour un candidat qui n’est audible que par des fonctionnaires ou de jeunes intellos précaires « qui rêvent d’un revenu universel pour pouvoir sortir un peu plus le soir et s’acheter plus souvent du bio ».

Sauf que ce Robin des bio a déjà dépassé un premier Batman au bout de trois débats quand Montebourg était donné finaliste de la primaire de la gauche. Il lui reste deux débats pour se refaire, une ou deux idées à résumer et quelques punchlines à peaufiner.  Certes, cela ne suffira probablement pas et ce n’est ni son personnage, ni son positionnement de faire le show… Mais quel autre choix a-t-il ?

4 Macron des hauts puis débat

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Faut pas sourire quand on montre les poings ! 

Le 20 mars, sur TF1, c’était la première fois qu’il se retrouvait dans le grand bain et l’eau était froide. Fébrile, hésitant, la gestuelle mal assurée, il dodelinait comme Sarko tandis que sa voix déraillait vers les aigus comme Ségo. A force d’approuver les autres pour marquer sa position centrale, il semblait s’accrocher à toutes les branches sans prendre d’initiatives. Un peu comme un maillot jaune qui suce les roues pour ne pas prendre de risques. Et dès qu’il tenait à s’affirmer, il semblait plus énervé qu’assuré.

Bref, il a raté son coup… mais ça ne s’est pas traduit dans les sondages. Il a même progressé d’un poil à l’issue du débat. L’effet vote utile continue à jouer à fond. Et il y a aussi une sorte d’inertie qui fait que c’est toujours un favori qui cartonne après le premier débat. Regardez c’était le cas après la primaire de la droite où Sarko et Juppé caracolaient. A Gauche, c’était Montebourg.

Mais que penser de sondages où les votants sont rétribués ? Ont-ils envie de répondre pour faire plaisir aux sondeurs alors qu’ils sont indécis ? « Les sondages ne peuvent pas être considérés comme scientifiques, tranche le politologue Thomas Guénolé. Les instituts ne sont pas transparents sur leurs techniques. Ils font ce qu’on appelle des redressements, des opérations opaques et secrètes, bref du tripatouillage ». 

Il pourrait vous en parler des heures des sondages, mais restons sur Macron. Deux indicateurs contredisent ses bonnes performances dans les instituts. D’abord le sondage organisé par 20 minutes, juste après le débat. D’accord, c’est juste auprès des (jeunes) lecteurs du site… mais le nombre de répondants est conséquent. Et Mélenchon y trône avec 24.000 voix loin devant Macron 17.000 et Fillon. A noter que  cette même enquête en ligne avait donné Hamon largement vainqueur du dernier débat de la primaire de la gauche. Certes, ce sondage n’est pas représentatif, sauf que 67.000 votants environ c’est du brut un peu plus imposant que le millier amélioré des sondés habituels…

Il y d’autres signaux faibles plus qualitatifs, voire expérimentaux. Ecoutez cet agent immobilier parisien centriste qui se confie au Parisien magazine après avoir tenté une expérience de mesure des émotions (avec bracelet et caméra !). Pendant le débat, voilà comment il a trouvé son champion : « J’espérais que Macron se révèle et ça n’a pas été le cas. Il a été terriblement creux ».  Et de conclure : « Ce soir, je suis très mal.» Vous savez quoi ? Tous les macronistes autour de moi ne sont pas loin de penser la même chose…

Le problème du vote par défaut, c’est qu’au bout d’un moment on ne voit plus que les défauts.

5 La Marine insubmersible

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Une candidate normale.

Elle n’a pas été flamboyante… mais pas non plus très clivante. Pendant le débat, Marine Le Pen a un peu pataugé, longtemps incapable de réelles réparties et se faisant même moucher par Macron sur le burkini. Mais elle s’est réveillée après la pause dégainant la phrase qui tue après un long monologue du candidat En Marche ! cotonneux et incompréhensible. :  «Macron a un talent incroyable: en 7 minutes, il arrive à ne rien dire!». A ce moment-là, tout le monde pensait la même chose.

Pour le reste, la plupart des Français n’approuvent pas ce qu’elle affirme, mais ces saillies sur l’immigration ou l’Europe ne provoquent plus de haut de cœur.

L’analyse des posts la concernant par Linkfluence est à cet égard édifiant. Elle provoque à peine plus de conversations que Benoit Hamon… et la plupart sont neutres à 82 % ou positives à 10 %. Elle ne recueille pas plus que 7,5 % de retours négatifs, comme Hamon ou Macron, en fait. Là où il aurait été probablement impensable de convier son paternel dans une telle arène, elle est invitée sans déranger. Elle est devenue une candidate normale. L’intronisation internationale par Poutine ajoute à cette normalité.

Et on a de plus en plus du mal à imaginer qu'elle ne se retrouve pas au deuxième tour. 

6 Les débats à onze : le grand foutoir ou l'ultime révélateur ?

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Ces jeunes deboutistes lui obéissent au doigt et à l'oeil

@DupontAignan / Twitter

Comme d’hab’, les politologues ne sont pas d’accord. Poutou, Cheminade, Asselineau,  Artaud Lassalle, NDA qui vont faire le show, n’empêcheront pas les « grands » candidats de se démarquer pour Thomas Guénolé. Les petits candidats serviront de "pause pipi" ou d’attraction comme pendant la primaire de la gauche. Sauf que «  l’impact des débats des primaires a été énorme sur les résultats » estime l’auteur de La mondialisation malheureuse qui voit des rebondissements possibles pendant ces nouvelles foires d’empoigne.

Il est vrai qu’on peut tout imaginer par exemple des attaques frontales contre Fillon. Mais si c’est une sorte de Christine Angot candidate qui les formule quel sera l’impact ?

Probablement nul pour Laurent Bouvet qui n’imagine pas que quelque chose puiise sortir d’un capharnaüm à onze, pas plus que d’un combat à cinq : «  à moins de faire l’énorme boulette ou de trouver une solution géniale ». Pour le fondateur du Printemps républicain, les petits vont certes « en faire des tonnes, mais les grands n’ont pas intérêt à sortir de leur couloir ». Même s’il reconnaît que Nicolas Dupont-Aignan pourrait bien grappiller de nouveaux électeurs à Fillon à cette occasion…

NDA qui a réussi, de coups d’éclats en intervention ciblées, à émerger du lot des figurants pourrait bien être l’ultime surprise de ces matchs de qualification.  De là à l’imaginer à deux chiffres…

7 L’incertitude finale

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Pas certain que soit l'affiche finale. Pas sûr qu'il remporte la mise.

Joel Saget / AFP

Il y a le scénario le plus probable : Marine Le Pen sera au deuxième tour. Il y a l’hypothèse la plus vraisemblable : elle se retrouvera contre Macron. Mais il reste d’autres scénarios possibles : une qualification de Fillon, voire de Mélenchon ou un incroyable retournement en faveur d’Hamon ne sont pas à exclure.

Car à moins d’un mois du premier tour, deux facteurs rendent toute projection aléatoire.

D’abord, le taux d’indécision à 43 %. C’est hé-naur-me. Ce sont surtout entre Hamon et Macron ou entre Mélenchon et Hamon que les indécis se retrouvent. Et c’est le vote utile qui peut les motiver. Pour l’instant, il profite à Macron et à ses sondages flatteurs. Mais si comme le souligne Thomas Guénolé, ontrouve des béances dans sa cuirasse, s’il n’est pas considéré comme le meilleur champion face à MLP, alors tout peut se retourner. Et ses pietres réparties de débatteurs n’augurent rien de bon… La chute de l’article de Thomas Guénolé dans Slate à l’issue du débat du 20 mars relèverait alors d’une terrible lucidité : « Contrairement à ce qui est beaucoup répété ici et là, s'il n'améliore pas massivement ses compétences de débatteur, Emmanuel Macron n'est assurément pas le meilleur candidat disponible pour faire barrage au Front national ».

L’autre interrogation, c’est l’abstention. Surtout celle du deuxième tour. L’abstention c’est trendy chez quelques élus de droite, et leurs électeurs, qui préféreront comme Guaino ou Hortefeux pécher à la ligne plutôt que choisir Le Pen ou Macron. Mais le même phénomène peut se retrouver avec d’autres électeurs dans de mêmes proportions s’il s’agit de choisir entre la candidate FN et Fillon, ou face à Hamon ou Mélenchon. La machine à fabriquer des abstentionnistes pourrait bien fendre le plafond de verre du Front national comme le souligne cette démonstration du physicien Serge Galam, chercheur au CNRS et membre du Cevipof de Sciens Po qui estime dans Libé que "Les abstentions devraient être bien plus nombreuses pour le challenger que pour Le Pen".

La normalisation de MLP a considérablement fissuré le Front républicain. Mais c’est à droite que la fracture est la plus profonde. Un signe est passé inaperçu lors du rassemblement filloniste au Trocadéro. La porte parole de FF, Valérie Boyer a chauffé l’esplanade en faisant siffler Hollande et Macron. Mais quand elle a tenté de faire huer Marine Le Pen, elle a fait un bide. Le cœur du réacteur filloniste est disponible pour une fusion avec la France Lepéniste.

Si l’on reste dans l’hypothèse la plus probable, un duel Le Pen- Macron, rien ne n’indique que ce dernier l’emporte et pour une fois les deux politologues sont d’accord y compris sur les sondages. Mais Bouvet invoque le fond quand Guénolé souligne la forme : « A ce stade, les sondages de second tour ne veulent rien dire, estime Laurent Bouvet. On n’est pas l’abri de MLP. Car beaucoup de gens en ont ras le bol ». Et il n’est pas innocent que Macron soit l’adversaire préféré de Marine Le Pen : « C’est l’incarnation du système de l’umps. C’est l’Europe et la mondialisation qu’il est d’ailleurs  le seul à le défendre parmi tous les candidats ».

La force de Macron, c’est d’avoir construit un catch-all-party, un parti attrape tout capable de récupérer, la gauche et la droite des jeunes de banlieues et des patrons du Cac 40…. Mais sa force est aussi son talon d’Achille. Qui trop embrasse mal étreint… et il finit par rebuter ceux qui ne voudront pas se déplacer pour un homme, candidat anti système autoproclamé, mais incarnation d’un système qui a failli aux yeux de ceux qui n’en profitent pas.

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