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7 IDEES RECUES sur la DECROISSANCE

Décrypter Par Hervé Resse 14 avril 2019

7 IDEES RECUES sur la DECROISSANCE
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Les Éditions « Le Cavalier Bleu » proposent une collection vivifiante, riche de nombreux ouvrages, intitulée « Idées reçues ». Au menu du jour : croissance, décroissance, consommation, sujets qui plus que jamais nourrissent notre air du temps. .…

Idées reçues …  Que faut-il entendre précisément par ce mot, sans en faire, -précisément- une idée reçue ? Il s’agit d’une opinion largement diffusée, qui semble indiscutable mais ne l’est pas… au contraire, bien souvent. On la reçoit parce qu’elle parait simple, serait plaisante ou agréable ou, comme on dit, « frappée au coin du bon sens ». Sauf qu’elle est généralement fausse ou incomplète, précisément parce que le bon sens suffit rarement à faire un tour pertinent d’une question, quel qu’en soit le sujet. Les idées reçues sont le plus souvent ennemies de la complexité ; or le réel est complexe. N’en demeure pas moins que ces idées, inexactes, incomplètes, voire carrément fantaisistes ou dénuées de fondement, ont la vie dure. Voisins de l’idée reçue, on trouve, nous rappelle Wikipédia, le stéréotype, le cliché, le lieu commun.

La collection proposée par le Cavalier Bleu confie à des experts le soin de démonter sur tel sujet d’actualité, les idées reçues qui nous encombrent ou nous éloignent d’une bonne compréhension des causes, des effets, des enjeux. On avait déjà ici examiné, en son temps, ce qui pouvait se dire d’un peu plus précis sur le fameux « Burn-Out »… En publiant une nouvelle édition de « Consommer moins pour vivre mieux ? Idées reçues sur la décroissance », Marc Prieto et Assen Slim, tous deux docteurs en Sciences Économiques et auteurs de plusieurs ouvrages, se livrent à cet exercice délicat : donner à comprendre, sans dénaturer ni caricaturer, tout en demeurant lisibles et intéressants. 

Comme nous le précisons ici, chaque fois que nous développons un sujet inspiré par un ouvrage, notre but n’est jamais de résumer le livre, ce qui s’apparenterait à un plagiat ou un spoiling malhonnête. Mais d’en découvrir quelques facettes inattendues. En somme, nous confronter à nos propres idées (plus ou moins !) reçues sur le sujet.

1 Décroissance : La Croissance n’est plus un dogme

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pixabay

Sans spoiler le contenu, il nous faut bien dire de quoi il est question ! L’expression « décroissance » est apparue dans les années 1960 et rejette l’idéal de croissance, ou pourrions-nous suggérer après lecture, « de la croissance présentée comme un idéal indépassable ». L’expression repose sur l’idée qu’il ne peut y avoir de croissance infinie dans un monde fini. S’en sont suivies des critiques parfois radicales des modes d’organisation de nos sociétés contemporaines. Parmi leurs aspects les plus négatifs, citons l’épuisement des ressources énergétiques, la dégradation de l’environnement, mais aussi l’aggravation des inégalités sociales, le pillage des pays du Sud aux profits de ceux du Nord. Et pourrait-on ajouter : leur appauvrissement systémique, source de migrations ensuite dénoncées dans les pays de destinations comme autant de dangers... Et si l’on veut aller plus loin, pourquoi ne pas évoquer cette quête d’un bonheur toujours plus difficile à définir, semblant se résumer « à toujours plus d’avoir, de l’avoir plein nos armoires », comme le chantait un Souchon désabusé.

Pour autant, les deux auteurs du livre mettent dès le départ en garde contre une vision caricaturale ou manichéenne, excessive, de ce mot, « décroissance ». Au premier chef, il ne faut pas le comprendre comme le « contraire » de la croissance. Mais plutôt, comme une critique de son élévation au rang de dogme économique et social. Très récemment, le FMI annonçait pour l’année en cours des taux de croissance mondiale inférieurs de 0,2 point aux prévisions; et à entendre le journaliste, il s’agissait bien d’une mauvaise nouvelle. Qui n’entend de même, chaque année, qu’une progression de notre PIB signifiera moins de chômage, plus d’argent rentrant dans les caisses, de meilleures balances commerciales ? Combien de politiques reposent presque exclusivement sur ce crédo ?  

Mais attention : inversement, expliquer tous nos maux par la seule quête de croissance reviendrait à jeter aux paniers l’élévation de nos niveaux de vie, la progression des acquis sociaux, le progrès technique, l’amélioration des soins, et l’accroissement des durées de vie qui en découlent, autant d’avantages tirés de la croissance. La décroissance n’est donc pas sa négation, mais plutôt la contestation du modèle « productiviste », imposant sa logique du « toujours plus ». S’il y a urgence, ce serait d’inventer des modèles de développement plus sobres, d’affirmer une réelle « écologie industrielle », et celle d’aller vers une décroissance « sélective ». Pourquoi ?...

2 Décroissance : Le vrai problème, c’est l’entropie !

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Le mot apparait plus de trente fois sous les plumes de Prieto et Slim.  Il vient de loin ! Du deuxième principe de thermodynamique découvert par Sadi Carnot en 1824, décrivant le processus par lequel l’énergie libre, celle qui est utilisable, se transforme en énergie liée, qui devient inutilisable. Plus tard, en 1965, ce principe a inspiré à Rudolf Clausius une loi d’Entropie, qui caractérise le degré de désorganisation, ou d'imprédictibilité du contenu en information d'un système.

Appliqué dans de nombreux domaines, ce concept a en 1979 été étendu à la matière, par un mathématicien roumain nommé Nicholas Georgescu-Roegen. Une définition simple de l'entropie ?  L’indice de la quantité d'énergie inutilisable contenue dans un système thermodynamique donné à un moment donné de son évolution, résume le site Agoravox. Or, suivez bien : la matière-énergie absorbée par le processus économique (production, échanges, commerce) l'est dans un état de basse entropie. Mais elle en ressort dans un état de haute entropie. Autrement dit, le coût de toute entreprise biologique ou économique est toujours plus grand que celui du produit ; de telles activités se traduisent nécessairement par un déficit. En découle ce fait, nos ressources ne sont pas infinies, toute production économique appauvrit le patrimoine global, ce qui rend tôt ou tard la décroissance inévitable. Nicholas Georgescu-Roegen écrit en 1979 son ouvrage intitulé « La décroissance », qui pourfend les mythes sur lesquels reposent autant le système capitaliste que les systèmes communistes dérivés de la pensée marxiste. Car ceux-là ne remettent aucunement en cause les principes mêmes de la croissance « infinie », mais simplement la répartition de ses fruits.

3 Décroissance : Sortir du dogme du PIB

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Pour mesurer la performance d’une nation, le niveau de son PIB demeure le critère roi. Sauf qu’il ne renseigne en rien sur la qualité même des richesses produites, ni sur la répartition de la valeur ajoutée. Le PIB ne constitue aucunement un « indicateur de bien-être ». Et les auteurs citent les indicateurs alternatifs ayant émergé au cœur des années 1970 : indice de bien-être économique (IBEE), de bien-être durable (IBED), de richesse, de développement humain (IDH), de progrès véritable (IPV), de qualité de vie, d’empreinte écologique, etc.

En 2009, une commission réunissant 22 membres dont cinq « prix Nobel d’économie », a publié deux volumes intitulés « Richesse des nations et bien-être des individus » puis « Vers de nouveaux systèmes de mesure ». Y sont décrits les limites et insuffisances de l’indicateur PIB, un inventaire des facteurs qui déterminent la « qualité de la vie », individuelle ou collective, une analyse critique des indicateurs alternatifs (PIB vert, IDH, IBEE, empreinte écologique, etc.), parmi d’autres sujets du même ordre. 

On peut retenir quelques idées forces, sur lesquelles insistent Prieto et Slim.  D’une part la notion de richesse devrait inclure nombre d’activités non prises en compte aujourd’hui dans le calcul du PIB : loisirs, temps libre, bricolage... D’autre part, il n’y a pas de capital que financier : d’autres formes existent, capital humain, physique, naturel, social. Ces facteurs devraient être pris en considération pour élaborer un nouvel indicateur synthétique de mesure du bien-être.

On a toutefois critiqué ces travaux en considérant qu’ils demeuraient dans le cadre dogmatique de l’économie orthodoxe et libérale, en somme inscrit dans une logique de mesure de l’accumulation capitaliste. On le voit, la volonté d’avancer n’échappe pas à la critique radicale du système lui-même. Or le capitalisme, point de salut ? Faut-il réhabiliter la théorie utopiste de l’An 01 ? Faut-il se féliciter déjà, en attendant mieux, de voir inclus des facteurs non marchands dans l’évaluation de la richesse nationale ? Peut-on aussi imaginer des secteurs de la vie pouvant échapper à la marchandisation globale, totale, intégrale ?

4 Décroissance : Le développement durable, un attrape-nigaud ?

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Il est intéressant de rappeler la définition que donnait en 1987 la Commission mondiale sur l'environnement et le développement de l'ONU, également appelée « Commission Brundtland » de ce concept promis à un succès planétaire, le développement durable : c’est celui qui « répond aux besoins des générations du présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre aux leurs ». Serait durable, ce qui serait également et à la fois, viable au plan environnemental, vivable au niveau social, et équitable au plan des échanges économiques et commerciaux. Mais ce cadre ne remet nullement en cause le concept de « croissance », et à cet égard, les tenants de la décroissance n’auraient pas de mots assez durs pour le qualifier : à leurs yeux ce modèle relativise les contraintes imposées par la crise de l’environnement. Il aide juste à vendre de la croissance en la faisant passer pour une protection de l’environnement. Le concept relèverait - au choix – d’un « constat d’échec », d’un « piège », d’une « mythologie programmée », voire d’une « antinomie ». On peut de fait constater que le concept a largement trouvé place dans la panoplie des arguments de tous les services publicité, marketing et commerciaux du monde : tous « soucieux de prendre soin de la Planète », de la dorloter, la bichonner, mais en évitant le point clé du problème : l’entropie...

Ayant présenté toutes ces critiques, les auteurs estiment en substance que sur ce sujet comme sur tant d’autres, jeter comme on dit « le bébé avec l’eau du bain », serait une grave erreur : développement durable et décroissance « partagent la même volonté commune d’en finir avec l’illusion d’une société d’opulence, la même prise de conscience que le monde est fini". 

Tous deux recherchent les voies qui permettraient à l’humanité de rester humaine dans le laps de temps qui lui reste à vivre : et là serait le point de rupture ! Basculement nécessairement radical dans une société de décroissance pour les objecteurs de croissance; et transition progressive à partir des rapports de force existants pour les tenants du développement durable.

5 Décroissance : Faut-il s’en remettre à la « collapsologie » ?

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La lecture de cet ouvrage nous aura permis d’enrichir notre vocabulaire ! En 2006 un certain Jared Diamond écrit un ouvrage intitulé « Collapse », qui sera traduit en français sous le nom d’Effondrement, (éditions Gallimard). L’idée semble découler de celle de l’entropie : si notre civilisation industrielle court à sa perte, c’est bien parce que nous épuisons nos ressources. S’appuyant sur l’état des sciences, sont alors apparus des « collapsologues », proposant d’examiner de façons transversales et interdisciplinaires cet effondrement promis, de l’anticiper pour imaginer les étapes ultérieures, les voies de sorties possibles. 

Mais cette approche, outre qu’elle apparait à beaucoup peu fiable au plan scientifique, du fait même de son interdisciplinarité revendiquée, suscite également bien des oppositions : on la juge trop centrée sur la civilisation occidentale, proposant « une écologie de riches », ne tenant par ailleurs pas grand compte des dommages déjà causés, au plan des disparitions d’espèces naturelles. 

On croit deviner qu’il y aurait là comme un retour quelque peu retardataire à des peurs millénaristes, apocalypses et plus, si affinités. La collapsologie reviendrait à ramener, sous un autre nom, le concept de décroissance à ce qu’il ne doit pas être : une négation pure et simple de la croissance.

6 Décroissance : La décroissance n’est pas la panacée

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Pour le dire autrement, elle n’est pas le remède idéal contre tous les maux du nouveau siècle. Il y a bien des fanatiques, des radicaux, osons même le mot : des ayatollahs, d’une décroissance à tout crin qui nous remmènerait sinon à l’âge de pierre, du moins à l’époque où l’on n’avait pas encore domestiqué cette bonne vieille Fée Électricité; puisque à bien y regarder, c’est elle qui nous a propulsé dans l’ère industrielle et ses déclinaisons, électronique, nucléaire, numérique, polluantes et inégalitaires plus que jamais. Sauf qu’elles nous ont aussi apporté, on l’a rappelé, plus de confort, de santé, d’accès aux savoirs, aux divertissements, à la découverte du monde et des autres, de l’Autre… parmi d’autres bienfaits. 

L’idée qu’avancent nos deux auteurs en conclusion de leur ouvrage, c’est qu’envisager la décroissance comme fin en soi, comme un art de vivre qui deviendrait religion, n’a pas plus de sens que d’envisager on l’a compris « une croissance infinie ». Prétendre se passer de toutes les ressources disponibles, et donc des progrès reviendrait à mettre en péril sa vie, ou celle de ses proches. On songe ici (par exemple) aux adversaires militants des vaccins…

Autant de postures radicales qui ne résoudraient par ailleurs aucun des problèmes réels posés à l’échelle de nos sociétés… En somme, ces deux options extrêmes seraient également vouées à échouer. D’où la conclusion des auteurs : « la décroissance est (à la fois) une vraie bonne idée, et une vraie-fausse bonne idée ». Le concept est complexe, et difficile à maîtriser sérieusement. Or la plupart d’entre nous n’en avons qu’une vue morcelée, insuffisante, potentiellement source d’erreurs ou d’errances.

7 Décroissance : Mais que font l’ONU, l’OMS, l’OMC ... ?

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Ce que Marc Prieto et Assen Slim appellent alors de leurs vœux serait une prise de conscience globale et surtout suivie d’effets, de tous les décideurs et gouvernants du monde, que la religion de la croissance infinie et ses indicateurs, sont une autoroute vers l’épuisement et pourquoi pas jusqu’au chaos. 

Il faudrait que s’ouvre une ère nouvelle de décroissance raisonnée, « conviviale » et durable. Mais la raison est-elle en ce monde la vertu la mieux partagée ? Vous avez quatre heures !! Pour vous aider, nous glisserions volontiers cette citation par laquelle Prieto et Slim ont choisi d’introduire leur sujet : « Certes, il y a une crise de l’énergie, mais à ce qu’il paraît, la vraie crise est la crise de la sagesse humaine ». Il demeure alors surprenant qu’au vu du nombre d’instances internationales visant à réguler les échanges, on ne parvienne pas à avancer plus concrètement vers des voies de raison, qui ne reposent pas que sur ces « petits gestes simples du quotidien » qui au-delà de la bonne volonté dont ils témoignent, demeurent des gouttes d’eau dans l’océan. 

Mais la politique est-elle raisonnable ? Après l’épisode COP 21 de 2015, la sortie l’année suivante de l’accord par le nouveau « locataire de la Maison Blanche » indique à quel point le chemin peut être long et pénible avant que le travail soit achevé, vers un monde reposant plus qu'aujourd'hui sur des échanges plus harmonieux et plus responsables.

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