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Les 7 mercenaires de la grande escroquerie du rock’n roll

Découvrir Par Antoine Couder 20 novembre 2016

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The White Stripes - 'Seven Nation Army'"

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Le rock, c’est aussi de la littérature. La preuve par 7 plumes (plus ou moins) destroy...

Pourquoi les rayons des libraires débordent de livres sur le rock ? D’abord, parce que cette musique née quelque part aux Etats-Unis à la fin des années 40 est clairement une histoire de vieux et donc de gens qui achètent des livres. Ensuite,  parce que la pop culture est devenue centrale dans notre monde du divertissement en jouant les murs porteurs et les grands soubassements culturels. Enfin, parce qu’il y a beaucoup à raconter sur une histoire largement fantasmée : documents retouchés voire mensongers, autofictions autobiographiques et trous de mémoire en forme de LSD.

Pour ne pas se laisser impressionner par le premier bloggueur venu, voici  la liste de 7 mercenaires susceptibles de vous révéler les secrets de la grande escroquerie du rock’n roll.

1 Barry Miles (1943-) pour l’érudition

Psychic TV, " la fine fleur de la contestation post-industrielle"

Entrons par la grande porte, celui des musées et des librairies du Londres des années 60 où Barry Miles a co-fondé la galerie Indica qui deviendra the place to be de la pop culture naissante. Ami intime de Paul Mc Cartney, Barry est un observateur introverti, proche des grandes figures culturels de l’époque.

Dans un style très « glamour savant » il va remettre de l’ordre dans l’histoire un peu décousue du Londres de l’après-guerre avec « Ici Londres ! Histoire de l’underground londonien depuis 1945 » (Editions Rivage). Ses descriptions méticuleuses permettent ainsi de relier presque topographiquement les lieux cultes de l’explosion pop à la bohème de Fitzrovia, où éditeurs et poètes rivalisaient de frasques sexuelles et alcooliques annonçant en fanfare la grande période de libération du baby-boom. Le texte est parfois mal traduit et un peu chichiteux mais regorge d’informations de première main. On y trouve également un très joli chapitre sur les années 80 « néo-romantiques » et sur David Bowie en  espèce de James Bond  du rock’n roll.

Miles a surtout le mérite d’établir un fil rouge de l’histoire de la contestation, en suivant plus particulièrement les musiciens engagés : le collectif COUM par exemple qui précède la vague punk et où l’on retrouvera la fine fleur de la contestation post-industrielle avec Psychic TV et Genesis P Othridge. Des noms qui vous sont peut-être inconnus mais qui résument à eux seuls toute l’ADN de la pop-culture. Magnéto !

Barry Miles « Ici Londres ! Histoire de l’underground londonien depuis 1945 » (Éditions Rivage), 2014

2 Philippe Garnier (1949-) pour la nostalgie

The cramps : "Le rock n'a pas grand chose à voir avec la musique"

C’est notre rock’n roll hero à nous, un Havrais rêveur qui commence par tenir un magasin de disques avant de s’envoler pour les USA ; San Francisco, puis Los Angeles pour une installation définitive. A partir de la fin des années 70, sa plume va enchanter les lecteurs de Rock’n Folk et de Libération, pour l’étrangeté de ses descriptions, sa connaissance approfondie de la geste rock’n roll et son goût pour les seconds rôles qui l’amènent à construire une petite histoire de la musique punk dont il restitue les liens avec les pères fondateurs.

Avec Garnier, on a toujours l’impression que le rock est un truc facile, que l’on peut s’approprier juste en sortant de chez soi, jusqu’à ce que l’on comprenne qu’il a finalement disparu en tant que marqueur culturel, à la fin des années 90 (en 1994 après le suicide de Kurt Cobain de Nirvana ou en 1995 avec l’ouverture de l’I-tune Store ou, encore, en 1997 selon Mark E.Smith l’indestructible leader des Falls).

A la relecture, un rien de nostalgie s’échappe des textes parce qu’au fond, il écrit ce qui pourrait être le chant du cygne du rock’n roll dont il va d’ailleurs se détourner en tant que critique pour se consacrer au cinéma (dans les années 80, il collabore avec Claude Ventura sur « Cinéma cinéma » livrant de magnifiques interviews des grands stars vieillissantes).

Avec son petit cheveu sur la langue, Garnier appartient à cette génération de dinosaures qui parle un français que l’on n’entend plus guère aujourd’hui; pas de l’autofiction à proprement parlé mais une demie-fiction qui intrique sa vie personnelle dans une tentative d’explication de la passion qui pousse les musiciens sur le devant de la scène. On lira notamment le chapitre consacré au Cramps dans « les Coins coupés » qui dit tout en très peu de mots, parce que peut-être le style Garnier tient dans cette façon de laisser filtrer les interrogations. « Le rock ça touche à tout, tu sais  (lui avait dit Lux Interior chanteur des Cramps), ça n’a finalement pas grand chose à voir avec la musique. Elvis disait : Dans mon métier, j’ai pas besoin de connaître la musique… »

Philippe Garnier « Les coins coupés » Éditions Grasset 2001

3 Greil Marcus (1945-) pour le délire

Greil Marcus : "Les critiques de rock sont des DJ frustrés ou de mauvais DJ"

Et très vite, la critique se retrouve hors-contrôle, ce qui peut se comprendre dans le cas d’une histoire fortement croisées avec celle de la consommation de stupéfiants. Pourtant, Greil Marcus n’est pas à proprement parlé un junkie mais sous ces airs d’universitaire respectable, le Californien va déporter la critique vers l’introspection poétique en racontant l’histoire de la musique comme un roman.

Le travail de celui qui se définit plutôt comme un essayiste relève à la fois d’un certain ésotérisme de l’histoire de l’art (les connections qu’il établit entre les Millénaristes du Moyen Age et les Sex Pistols) et de l’introspection personnelle : la façon dont lui – Marcus- a vécu la pop-culture et ce qui s’en est suivi. Surtout, il pose le mystère comme hypothèse de travail : puisqu’on ne saura jamais ce qu’il s’est vraiment passé, imaginons tout ce qui pourrait l’être… en même temps qu’il suit une ligne proto marxiste du « basculement » de l’histoire (la chanson qui va tout changer).

Il est ainsi devenu une sorte d’historien de cette Amérique profonde et un peu freak a travers notamment de nombreux articles sur Bob Dylan dont il a façonné le profil de nobelisable. A noter qu’en lisant sa prose, le Zim n’est pas sûr d’avoir « tout compris » mais c’est un peu normal : les théories cosmiques de Marcus font souvent rire quand elles ne fâchent pas les tenants d’une histoire objective et racontée par les archivistes (Garnier ne se gène pas pour le critiquer) et les spécialistes des cultural studies. Au fond, Marcus est un cas, beaucoup plus perché que les tenants du gonzo journalisme rock et notamment de son plus illustre représentant, Lester Bang.

Greil Marcus « L’histoire du rock en 10 chansons », Éditions Galaade, 2016

4 Lester Bang (1948-1982) pour la mort violente

Patti Smith, encensée par Lester Bang.

Commencer par être mort pour devenir célèbre, c’est un vieux précepte rock, respecté à la lettre par Leslie Conway Bangs, décédé de complications pulmonaires à l’âge de 33 ans. Le critique est aujourd’hui considéré comme un auteur à part entière sur la base des 400 articles qu’il a produits pour Rolling Stones puis pour Creem, à partir de l’années 1969 (il faut dire que certains papiers pour Creem avoisinaient les trente pages, le net-writing avant l’heure).

Bang est surtout connu pour ce style « gonzo », à mi-chemin entre le documentaire et la fiction  qu’il a contribué à populariser. Il apparaît  notamment sous les traits de Philip Seymour Hoffman dans « Almost famous», le film de Cameron Crowe. Sa prose mêle des ressentis personnels à une description du monde des rock critiques et consiste à dire 

1- que tout a été dit 

2-qu’il faut chercher ceux qui ne font pas que répéter 

3- que ceux-ci sont plutôt affreux, sales et et méchants.

On se moque beaucoup de Lester et, en même temps, c’est sans doute le critique le plus respecté par les musiciens (Evitez, quand même, ses performances musicales). Au fond c’est un peu lui qui a fait du rock une cave secrète « underground » où seuls les initiés peuvent pénétrer grâce à des références mystérieuses et des noms de groupes peu connus (mais qui bien sûr vont devenir mythiques). C’est finalement, un personnage très complexe qui est parti du MC5 (sa première critique) pour arriver au reggae de Toots and the Mayal… Il est devenu un gourou, un intellectuel élitiste, drôle et autoritaire, qui n’aurait sans doute pas supporté le monde du streaming permettant à n’importe qui d’écouter des « pépites » comme l’on dit aujourd’hui.

A la relecture, ses textes apparaissent incroyablement carrés et concis, son style déglingué renvoyant plutôt à l’image qu’avait encore le rock’n roll à l’époque mais sur le fond, on est déjà bien ancré dans la culture sérieuse, en témoigne par exemple (et au hasard) sa magnifique critique de l’album « Horses » de Patti Smith paru dans Creem en février 1976. Lumineux.

Lester Bang « Fêtes sanglantes et mauvais goût » Editions Tristram 2005

5 Legs McNeil (1956-) et Gillian McCain (1966-) pour les verbatims

Blondie dans une reprise du Velvet, le punk avant le punk, la new wave avant les 80's. 

En descendant d’un cran dans le témoignage direct, on découvre soudain que le punk anglais a un chouette ancêtre : le punk américain. Moins marketé, finalement mieux connecté avec les sections les plus allumées du Flower Power (Velvet underground- MC5- Stooges… On omet toujours de citer les Doors et, pourtant, on pourrait), le no future US est un événement essentiel et Legs Mc Neil en est l’un de ces porte-paroles officiels.

Journaliste durant les années 76-79 pour le magazine éponyme, il s’en éloigne brutalement lors de l’explosion commerciale du mouvement en Angleterre : "Après quatre ans à faire le magazine PUNK, et à se faire essentiellement ridiculiser, soudain tout était punk".

Presque 20 ans plus tard, le survivant devenu quadra se fait aider de la jeune Gillian Mc Cain pour composer ce qui va devenir un livre culte de cette histoire orale dont raffole les Américains. Au delà de ces précieux témoignages, la construction du livre permet de mieux éclairer la réalité de l’époque à grâce aux points de vue des entourages qui apportent une couleur supplémentaire au récit  (les petites amies, les dealers et autres best friends). Le chapitre consacré à la triste fin du couple Sid Vicious/Nancy Sprungen est ici quasiment du niveau des « Lois de l’attraction » de Bret Easton Ellis.

Reste à faire la part des choses entre ce que les témoins racontent et ce qu’il s’est vraiment passé (question lancinante de Philippe Garnier) sachant que beaucoup travaillent plutôt à forger une légende (Keith Richard le dit ouvertement) quand ce n’’est pas plutôt leur mémoire trouée par les excès de toute sorte qui les poussent à franchir la ligne rouge du n’importe quoi. A McNeil de nous éclairer lors de ces nombreux déplacements et lectures publiques avec lesquels il entretient ce qui est devenu un petit fond de commerce. 

Legs McNeil et Gillian McCain « Please kill me » Éditions Allia 2006

6 Simon Reynolds (1963-) pour le mot de la fin

Rien ne se crée tout se transforme et le rap, c'est du rock. 

Difficile pour un critique d’approcher la trentaine en 1990 au moment où le rock rentre plus ou moins au musée. D’ailleurs le 15 juin de la même année, le Velvet Underground se reforme à Jouy-en-Josas (Fondation Cartier) et interprète quelques morceaux qui scellent le début de la grande rétromanie dont Reynolds, ancien d’Oxford se fera le chantre.

Dans les années qui vont suivre, passée la vague grunge, le rock va devenir un divertissement comme un autre. Simon, qui fait carrière dans la presse musicale savante (Guardians, Mojo, Uncuts), s’intéresse de très près au rap et à la musique de rave pour tenter d’y retrouver les ingrédients qui pourraient ré-alimenter la machine à produire de la pop, et surtout de se permettre quelques colères froides, à la Lester Bang  (c’est quand même moins risqué de se défouler sur LL Cool J que sur Morissey). Mais ce que révèlent les angles choisis par Simon Reynolds, au delà de sa prose engageante et enthousiaste, c’est l’image d’une contre-culture qui n’est plus celle des bars et des tripôts (celle de Leg Mc Neil) mais de l’écriture et des communautés.

A la même époque, en France, Arnaud Viviant au Inrocks et David Dufresne à Libération suivent le même mouvement de ce journalisme qui pense rock sans plus l’être vraiment. Reynolds va d’ailleurs inventer le terme de « post-rock » et développer une théorie de la rétromanie pour dire que tout a été dit et se recycle en permanence. Pas très original mais bien ficelé, et toujours bien argumenté. Tant mieux, parce que dorénavant le rock va se lire plutôt qu’il va se vivre et même s’établir, en tant qu’appareil critique.

C’est l’heure de repenser les choses dans un cadre éditorial plus large : les rubriques « styles » et, surtout, les pages « Economie »… Aux critiques notamment de rediscuter la question de la qualité musicale à l’aune du succès. Est-ce qu’un artiste qui vend est forcément mauvais ou, mieux, est-ce que celui qui ne vend pas est vraiment brillant ?  Ce sera la dernière vraie question rock du XXIème siècle.

Simon Reynolds « Retromania : comment la culture pop recycle son passé pour s’inventer un futur », Éditions le mot et le reste, 2012

7 John Seabrook (1959-) pour vendre un dernier tube

WTF Justin Bieber dans 7x7, on aura tout vu !

Pour se frayer une place dans les magazines, il devient, en effet, nécessaire de redéfinir l’expertise rock ; et c’est moins l’anecdote (« j’y étais ») que l’annonce de la valeur d’une guitare de Jimmy Page ou la capacité à faire venir les annonceurs du monde du luxe qui vont rendre attractive la plume d’un critique.

A l’inverse de Reynolds qui s’accroche à sa jeunesse (en ayant toujours l’air plus jeune que son âge, un symptôme typiquement rock’n roll), Seabrook inverse les règles du jeu en cantonant sa (forte) passion pour la musique à un sous-texte qui laisse toute la place à une interrrogation beaucoup plus triviale et journalistique : pourquoi existe-t-il encore et toujours des hits alors que tout, absolument tout ce que les musiciens produisent et ont produit depuis les années 50 est aujourd’hui disponible quasiment gratuitement ?

Journaliste au New Yorker, il explique tout cela dans son petit best-seller qui vient tout juste d’être traduit en français (« Hits ! Enquête sur la fabrique des tubes planétaires » La découverte) en nous introduisant dans les arcanes de cet artisanat qui nourrit la grosse industrie. Dans ce livre, l’auteur s’intéresse peu au rock mais plutôt aux Back street boy ou à Ace of Base à qui il consacre de gros chapitres. Mais c’est pour mieux nous ramener à une question fondamentale et taboue de la doxa pop : le fait que dorénavant les artistes ni n’écrivent ni ne composent leurs morceaux.

D’accord,  ce n’est pas nouveau  (héritage de  Tin Pan Alley jusqu’au swing des années 50, production soul d’Aldon music dans les années 60) mais c’est une vérité qui vient ébranler le mythe de l’artiste que la pop culture est censée incarner face à l’industrie du divertissement. Seabrook balaie tout cela en explorant minutieusement les évolutions technologiques qui modifient la réalité de la production musicale.

De cette factualité très américaine émerge une sorte de tendance que l’on peut résumer en moins de cent mots :  Spotif partage 70% de l’argent récolté (espaces pub, abonnements), argent revenant globalement aux labels qui reversent assez peu aux artistes (ex : Marc Ribot qui touche 187 dollars pour 68 000 écoutes ou les Eagles qui ont touché en dix ans moins que ce que leur rapporte 45 minutes de concert). La question est maintenant de savoir à quel moment Apple fera son Spotify en moins cher, avec son I-tune Store. La réponse ? Sans doute bientôt… Il faut juste attendre les futures versions de Siri destiné selon l’auteur à devenir notre futur DJ…

Certes, comme il le fait dire à son fils à la fin du livre, « j’aimerais parfois que tu ne m’aies pas raconté tous ces trucs… C’est un peu décevant quand même ». Mais quand même, on s’en doutait un peu et d’ailleurs, les rappeurs l’avaient déjà dit : , « life is a bitch, and then you die » Rock’n roll !!

John Seabrook « Hits ! Enquête sur la fabrique des tubes planétaires », Éditions la découverte/la rue musicale, 2016

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